Il s’agit, vous l’avez peut-être deviné, de Fidel et de Raúl Castro, dont on sait que leurs barbudos sont entrés en vainqueurs dans La Havane, capitale de leur pays, le 1er janvier 1959 : ces guérilleros ont chassé le dictateur Fulgencio Batista et ont installé à sa place, début janvier, les deux frères Castro.
Assistés de quelques compagnons de lutte, ces derniers n’ont plus quitté le sommet du pouvoir politique depuis cette date qui se perd dans la nuit des temps.

Il ne leur a fallu que quelques mois pour faire tomber cette île tropicale et embrigader ceux de ses habitants qui ont refusé de partir en exil pour fuir un régime communiste de stricte obédience : très vite, tout a été nationalisé, bureaucratisé et centralisé.
Ils ont soustrait leur pays à l’influence du grand voisin américain, qui a répliqué par une hostilité agressive à l’endroit du régime instauré par les frères Castro ; l’embargo économique qu’il a imposé à Cuba n’a fait que justifier le durcissement de ce régime, accentuer ses difficultés, son isolement et son inféodation au communisme.
Le Cuba des frères Castro s’est littéralement jeté dans les bras de l’URSS et lui a même permis d’installer des rampes de missiles nucléaires sur son sol, face aux États-Unis.
De très nombreux Cubains ont préféré s’exiler, principalement aux États-Unis, que de subir les lois du nouveau régime. Ils ont fini par constituer, en Floride, une opposition active et même vociférante, qui compte aujourd’hui près de 2 millions de personnes.
Une hémorragie d’une telle ampleur – près de 1 Cubain­ sur 5 ! – n’est bonne pour aucun pays ; que tant de Cubains­ aient ainsi « voté avec leurs pieds » donne la mesure de l’énormité du changement imposé au pays par Fidel (et Raúl) Castro.
Toujours est-il qu’ils ont décidé de ne garder à Cuba que ceux et celles qui ont accepté d’y rester ou qui s’y sont résignés.
Et c’est ainsi qu’ils ont pu se maintenir au pouvoir si longtemps, le garder à vie, et donner à cette île tropicale le destin qu’ils ont voulu pour elle.

Grâce aux frères Castro, les Cubains ont été beaucoup mieux éduqués et soignés que leurs aînés et sensiblement mieux que les citoyens des autres pays d’Amérique latine.
Mais à cause des Castro, l’économie cubaine a stagné, puis s’est mise à suivre la même pente descendante observée dans les autres pays communistes. Au fil des années, ce pays, qui a été, jusqu’en 1960, le premier exportateur mondial de sucre, a vu sa production sucrière baisser des trois quarts.
À cause des frères Castro, il est devenu une dictature soumise à la férule d’un parti unique de caractère stalinien où les forces de sécurité ont un rôle de premier plan et toujours le dernier mot, où les purges sont plus fréquentes encore que ces ouragans qui s’abattent de temps à autre sur la région.
Par la volonté des frères Castro, le régime cubain s’est engagé dans trois guerres africaines, qu’il a d’ailleurs gagnées, a mené une politique économique qui l’a contraint à vivre aux crochets de l’URSS.
Et quand cet empire s’est disloqué, le régime cubain a vivoté jusqu’à ce qu’il trouve auprès de Hugo Chávez et du riche Venezuela une nouvelle source de subsides.

Fidel Castro a toujours imputé les malheurs de Cuba aux États-Unis, à leur hostilité permanente et aux effets néfastes de l’embargo économique qu’ils infligent à son pays. Beaucoup donnent crédit à cette faribole, oubliant que Cuba a tout loisir de commercer librement avec le reste du vaste monde, à commencer par ses grands voisins que sont, en Amérique du Nord, le Mexique et le Canada. Il ne tenait qu’à lui, s’il avait eu quelque chose à vendre et les moyens d’acheter, de remplacer les États-Unis par des partenaires sud-américains, européens, asiatiques ou africains…

Le 31 juillet 2006, Fidel Castro, qui avait alors 80 ans, tomba si gravement malade qu’il fut contraint de « déléguer provisoirement » ses pouvoirs et la gestion du pays. Il choisit son frère Raúl, qui depuis leur prise de pouvoir était l’indéboulonnable ministre de la Défense (et, à ce titre, gardien en chef de la sécurité du régime).
Près de deux ans plus tard, sa santé ne s’étant pas améliorée, Fidel a abandonné la présidence du pays et fait « élire » Raúl à ce poste.
Nous sommes aujourd’hui à la fin de 2010 : Raúl a 79 ans et il est président en titre depuis près de deux ans, au cours desquels il lui est arrivé de suggérer qu’il fallait introduire des réformes. Il ne s’y est cependant aventuré qu’à dose homéopathique.
Alors, lorsque le 1er août dernier, dans un discours devant l’Assemblée nationale, il a déclaré : « Nous devons cesser de penser que Cuba peut être le seul pays au monde où l’on peut vivre sans travailler. Une telle idée doit être effacée pour toujours », on s’est demandé si cette surprenante déclaration annonçait le changement tant attendu.

De son côté, Fidel, qui a maintenant 84 ans, s’est quelque peu rétabli. Il s’est en tout cas remis à recevoir des gens, à écrire des articles, à s’exprimer devant des visiteurs triés sur le volet. Mais il paraît soulagé de ne plus avoir à régler les problèmes quotidiens de 11 millions­ de Cubains.
Recevant un journaliste (américain mais ami), il s’est laissé aller, il y a quelques jours, à une confidence qui a fait tellement de bruit lorsqu’elle a été rendue publique qu’il a dû, à la hâte, rectifier le tir.
Le journaliste lui ayant demandé s’il était toujours question d’exporter le modèle cubain, Fidel a eu cette repartie :
Le modèle cubain ? Il ne fonctionne plus, même pour nous.
Étonnants propos, n’est-ce pas ? Les deux frères Castro, qui portent à bout de bras le régime qu’ils ont instauré il y a cinquante ans, en sont-ils arrivés, l’âge aidant, à se poser les seules questions qui vaillent : ce système est-il viable et pouvons-nous le garder tel quel ? Ou bien doit-on le réformer et, dans ce cas, pouvons-nous le faire sans risque ?

Mais se posent-ils vraiment ces questions ? Ou bien veulent-ils seulement le faire croire ?
Je suis convaincu pour ma part qu’ils font semblant : les deux frères Castro ont survécu à trop d’épreuves politiques et sont trop expérimentés pour ne pas savoir que le système qu’ils ont mis en place est une construction qu’on détruira si l’on s’avise de la réaménager.
Ils ne veulent être ni Gorbatchev ni même Deng Xiaoping.
Gardiens du temple ils sont, et le resteront : tant qu’ils seront en vie et en fonction, ils préserveront ce qu’ils ont édifié – avec le minimum de retouches.
La porte du changement ne sera ouverte que par leur départ ou, à tout le moins, celui de Fidel.