Surmédiatisées, les élections américaines dites du midterm ont renouvelé la Chambre des représentants, une partie du Sénat et du corps des gouverneurs. Elles auront affaibli Barack Obama, mais, à mi-mandat, il a devant lui près de deux ans pour se refaire après la « raclée » qu’il a reçue.
Il pourra gouverner en 2011, mais avec un Congrès plus rétif, et sera en position de briguer un second mandat en 2012, avec bien des atouts pour l’emporter.
Ce n’est donc pas de cette élection-là qu’il convient de traiter, mais de celle qui vient de s’achever au Brésil et de celles en cours en Afrique de l’Ouest.
À mes yeux, elles revêtent un extraordinaire intérêt.

Au Brésil. Élu en 2002, réélu quatre ans plus tard, le président Lula da Silva, homme de gauche, a mené, avec l’appui de son parti, une politique économique et fiscale orthodoxe, donc sage. Ils ont apporté à leur pays huit années de croissance soutenue et sans inflation, qui l’a mené à la modernité. Simultanément, ils se sont préoccupés de répartir la richesse produite, ont fait la guerre à la pauvreté, qui, de fait, a reculé ; ils ont créé une classe moyenne.
Résultat : à la fin de son second mandat, non seulement le président Lula da Silva est plus populaire qu’au début de sa première législature, mais, avec 82 % d’opinions favorables, il bat tous les records mondiaux en la matière, faisant mieux que Nelson Mandela lui-même.
Barack Obama, qui s’y connaît, a dit de lui, avec une pointe d’envie-admiration : « C’est l’homme le plus populaire du monde. »
Tout autre que Lula aurait cédé à la tentation de modifier la Constitution pour briguer un ou plusieurs mandats supplémentaires et « aller au bout du pouvoir ».
Sans effort apparent et sans aucune hésitation, semble-t-il, il a respecté, lui, son serment et la Constitution, donnant ainsi le plus beau des exemples.
À aucun moment, cet homme de seulement 65 ans n’a envisagé de se représenter, résistant à toutes les sollicitations de son entourage.

Mais il ne s’est pas désintéressé pour autant de la suite, n’a pas laissé le destin de son pays tomber entre n’importe quelles mains.
Affinant une idée inventée il y a trente ans par un Africain, Léopold Sédar Senghor, mise en pratique après lui par un autre Africain, Ahmadou Ahidjo, et, sur un autre continent, en 2000, par Boris Eltsine, et à sa suite, en 2008, par Vladimir Poutine, il a, comme eux, identifié la personne qu’il a jugée la plus apte à lui succéder. Et l’a ensuite aidée à se faire élire le plus démocratiquement du monde à la présidence du Brésil.
Allant plus loin encore que ses homologues pré­cités, Lula da Silva a choisi une femme. Et c’est donc une fille d’immigrés bulgares, Dilma Rousseff, qui a été confortablement élue ce 31 octobre. Elle s’installera, le 1er janvier prochain, à 63 ans, dans le fauteuil que, mission accomplie, lui aura laissé Lula.

On a dit de Dilma Rousseff qu’elle a eu la chance de se trouver « au bon endroit au bon moment ». C’est exact, mais ce n’est pas suffisant.
Cette ancienne militante trotskiste, qui a pratiqué la lutte armée, connu la prison et la torture, se décrit ainsi : « J’ai lutté pour aider le Brésil à changer et j’ai changé avec lui. J’ai appris l’importance de la démocratie, mais je suis fière de n’avoir pas changé de camp. »
On dit d’elle qu’elle est « l’efficacité faite femme ». Et si quelqu’un doute encore de son ancrage démocratique, qu’il médite ce qu’elle a dit de la liberté de la presse : « Je préfère le bruit d’une presse libre au silence des dictatures… Le seul contrôle de la presse acceptable est la télécommande du spectateur qui peut changer de chaîne quand ça lui plaît… »

Il reste que la partition de « Papa Lula et Mama Dilma », comme on les appelle au Brésil, est extraordinairement difficile à mettre en musique : leurs prédécesseurs dans ce type d’expérience, Senghor et Diouf, Ahidjo et Biya, Eltsine et Poutine, Poutine et Medvedev, en ont mesuré la difficulté, et tous n’ont pas réussi à la surmonter.
Souhaitons à Lula et à Dilma qu’ils la surmontent. Et donnent ainsi à beaucoup d’autres, de nouveau, le bon exemple. S’ils y parviennent, le Brésil, mais pas seulement lui, en sortira gagnant.

En Afrique de l’Ouest. Au terme de péripéties diverses et variées, et presque simultanément, trois pays de la région, la Guinée, le Niger et la Côte d’Ivoire, traversent en ce moment même l’épreuve d’élections générales qui, pour la première fois de leur histoire, sont vraiment démocratiques et transparentes.
Tous trois sont encore au milieu du gué et nul ne sait s’ils passeront l’épreuve. L’un ou l’autre risquent de trébucher avant d’atteindre la rive. Lequel ou lesquels ?
Si cela arrive, à Dieu ne plaise, ce sera le fait de la classe politique dudit pays. Il reviendra alors à l’opinion africaine et internationale, à leurs institutions, de sanctionner les tricheurs aventuristes avec la dernière sévérité.

Mais, d’ores et déjà, j’attire votre attention sur une évolution des plus heureuses – et qu’il faut saluer.
Des trois pays, celui qui est le plus ouvert, qui s’est voulu une « terre d’hospitalité », voire de brassage, a opéré en lui-même une révolution : le 31 octobre, lors du premier tour de l’élection présidentielle, dont les résultats provisoires ont été proclamés le 3 novembre, ses électeurs n’ont pas donné leurs voix aveuglément à l’homme ou à la femme de leur communauté ou de leur tribu. Ils ont voté pour celui qu’ils ont jugé le meilleur.


C’est à la fois inattendu et très positif, même si cette évolution n’en est qu’à ses débuts. Si cela se confirme, « l’ivoirité » de sinistre mémoire et qui a fait tant de mal depuis qu’elle a été inventée il y a près de quinze ans aura vécu. Les deux finalistes de l’élection présidentielle, Laurent Gbagbo et Alassane Dramane Ouattara – mais aussi, par ailleurs, Henri Konan Bédié et Guillaume Soro –, sont désormais des hommes politiques nationaux.
Le fait est assez rare au sud du Sahara pour être souligné et même applaudi.

Si la Côte d’Ivoire franchit l’épreuve du second tour sans trébucher, non seulement elle sortira de cette crise qui la plombe depuis plus de onze ans, mais elle rejoindra du même coup les cinq ou six pays subsahariens les plus avancés. Elle aura quitté l’âge obscur du « vote ethnique » pour entrer dans celui de la modernité.
Nous lui dirons alors : « Bienvenue dans l’aire prédémocratique ! »