Une réussite, un échec
vendredi 24 décembre 2010 :: Pouvoir :: #768 :: rss :: lu 7948 fois
Je souhaite ardemment qu’elle soit pour nous tous une ère de paix et de progrès. Et que l’humanité – nous serons, à la fin de 2011, 7 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants à vivre sur cette terre – parvienne à résoudre ses problèmes et à aplanir ses différends en faisant montre d’un peu plus de sagesse.
Cet agréable devoir accompli, je vais consacrer cette livraison de Ce que je crois aux deux pays d’Afrique de l’Ouest désignés par l’actualité à notre attention.
S’agissant de pratique démocratique et de dévolution du pouvoir, l’un, la Guinée, nous a donné un exemple inespéré de sagesse et de retenue.
L’autre, la Côte d’Ivoire, s’illustre encore aujourd’hui par sa désespérante incapacité à surmonter les démons de la division.
Réussite et apaisement d’un côté, tumulte, bruit et fureur de l’autre. Qui aurait pu dire, il y a un an, que nous en serions aujourd’hui à nous féliciter d’une réussite qui réchauffe le cœur et, simultanément, à nous préoccuper du devenir incertain de cette Côte d’Ivoire qui rechute, alors qu’elle paraissait, il y a seulement un mois, sur la voie de la guérison ?
Regardons les choses de plus près et voyons s’il y a des enseignements à tirer.
La Guinée
Un président convenablement élu, Alpha Condé, a été investi ; un candidat battu, Cellou Dalein Diallo, a dit son amertume, mais s’est incliné devant le verdict des urnes avec élégance et dignité : le pays de Sékou Touré fait connaissance avec la démocratie et va devoir apprendre à la pratiquer, comme un enfant apprend à marcher : il avance, tombe, se relève et recommence…
Il incombe à ceux qui le peuvent d’aider les Guinéens à continuer sur la bonne voie. Il revient à l’observateur que je suis de dire que les premiers pas, tant attendus, de la Guinée sur le droit chemin ont été rendus possibles par l’arrivée sur la scène politique d’un homme peu connu, car il parle peu. Mais qui agit et tient ses promesses.
Militaire de son état, le général Sékouba Konaté, car c’est de lui qu’il s’agit, est entré dans l’histoire de son pays, et celle de l’Afrique.
Le pouvoir lui est tombé sur la tête, il y a près d’un an, lorsque l’inénarrable capitaine Dadis Camara a été mis hors jeu. Il l’a saisi avec des pincettes, ce pouvoir, comme s’il craignait que ses effluves ne lui montent à la tête.
Non sans se faire prier, il a accepté de présider la transition, et a su alors éviter les traquenards, régler les incidents de parcours, tenir l’armée hors des joutes électorales, et faire en sorte que ces dernières se déroulent de façon acceptable.
À sa manière, ce général guinéen a réédité, en somme, l’exploit accompli il y a près de vingt ans au Mali par un autre général : Amadou Toumani Touré. Après avoir, lui aussi, présidé une transition, ATT a rendu le pouvoir et, bien plus tard, en a été récompensé : il est en train d’accomplir son second mandat… de président démocratiquement élu du Mali.
Quant à Sékouba Konaté, il a joué le rôle d’arbitre et obligé les hommes politiques guinéens à observer les règles du jeu. Il se retire aujourd’hui mission accomplie : rendons-lui hommage, il le mérite.
Élu et investi, Alpha Condé a constitué son gouvernement et annoncé ce que lui et son équipe allaient faire. Accordons-leur un préjugé favorable, aidons-les.
En décembre 2011, nous vérifierons si les fruits auront tenu la promesse des fleurs.
La Côte d’Ivoire
Son cas est des plus étranges, car le pays a replongé dans la crise le jour même où il était censé en sortir, et tout se passe comme si le bateau avait chaviré en touchant au port.
J’ajoute que personne, absolument personne, n’avait prévu le drame auquel nous assistons depuis bientôt un mois. Pas même celui qui l’a déclenché : Laurent Gbagbo.
Il ne l’a pas prévu, lui, puisqu’il n’est allé à l’élection que parce qu’il était convaincu de l’emporter haut la main. Il espérait même être élu dès le premier tour, le 31 octobre.
Surpris d’être contraint à un second tour, il a été rassuré de retrouver en face de lui non pas Henri Konan Bédié mais Alassane Ouattara : il le battrait plus facilement, pensait-il.
Il a donc, au début de décembre, refusé d’admettre que la majorité des électeurs ivoiriens lui avait préféré l’homme que lui, Gbagbo, rejetait viscéralement.
« Le boulanger », ainsi surnommé pour sa propension à rouler ses adversaires dans la farine, s’est alors senti floué, « enfariné ».
Il a été sonné, mais pas un instant il n’a pensé s’incliner devant le verdict des urnes.
Se trouvant démuni, sans plan B, il a improvisé, et le monde entier a pu constater que l’homme trichait, refusait de céder la place : Commission électorale indépendante (CEI) bâillonnée, Conseil constitutionnel utilisé comme roue de secours, investiture hâtive et bâclée dès le 4 décembre.
Cet homme qu’on disait habile a accumulé les maladresses au point de coaliser contre lui et sa suite 50 pays africains sur 53, l’Europe, les États-Unis et la majorité des pays du monde, ainsi que l’ONU et ses agences. La presse mondiale a été unanime, gauche et droite confondues, à condamner son entreprise.
Laurent Gbagbo s’est ensuite bunkérisé, allant jusqu’à refuser par deux fois de répondre aux appels téléphoniques du président Obama : il n’avait pas de bonne réponse à lui donner.
Son discours du 21 décembre montre cependant qu’il s’est ressaisi : il a mis de l’ordre dans ses pensées et a construit une ligne de défense dont il espère qu’elle lui fera gagner du temps, lui permettra de se maintenir en place jusqu’à ce que l’attention de l’Afrique et celle de la communauté internationale se détournent de la Côte d’Ivoire.
Il n’a pas tort de l’espérer : s’il parvient à faire durer son usurpation du pouvoir un mois de plus, il aura gagné. Mais la Côte d’Ivoire aura énormément perdu.
Quant à la Cedeao, l’Union africaine et la communauté internationale, elles auront fait la preuve qu’elles pouvaient être à la fois unanimes… et impuissantes.
Un éditorial du Financial Times du 20 décembre vient à point nommé pour nous rappeler que l’enjeu est considérable.
« Il est temps pour la communauté internationale de muscler sa condamnation de la tentative de Laurent Gbagbo d’usurper le pouvoir en Côte d’Ivoire. Cela fait maintenant près d’un mois que Gbagbo a perdu l’élection présidentielle face à son rival de toujours Alassane Ouattara et utilisé, de façon illégitime, le Conseil constitutionnel pour inverser le résultat du scrutin.
En reconnaissant d’une même voix Alassane Ouattara comme le vrai vainqueur, le continent africain et une grande partie de la communauté internationale s’inscrivent en faux contre la longue série de reculs démocratiques qu’a connus l’Afrique.
Gbagbo a combiné l’outrance et l’intransigeance dans l’espoir de voir sa tentative d’usurpation devenir un fait accompli. Il a mis en danger l’unité de son pays et, plus largement, compromis le redressement économique de l’Afrique de l’Ouest. Il a défié un grand nombre d’organisations africaines et internationales dont la crédibilité est désormais en jeu. Au regard de l’attitude exceptionnellement ferme qu’elles ont adoptée, elles ne doivent pas reculer. »
Cet agréable devoir accompli, je vais consacrer cette livraison de Ce que je crois aux deux pays d’Afrique de l’Ouest désignés par l’actualité à notre attention.
S’agissant de pratique démocratique et de dévolution du pouvoir, l’un, la Guinée, nous a donné un exemple inespéré de sagesse et de retenue.
L’autre, la Côte d’Ivoire, s’illustre encore aujourd’hui par sa désespérante incapacité à surmonter les démons de la division.
Réussite et apaisement d’un côté, tumulte, bruit et fureur de l’autre. Qui aurait pu dire, il y a un an, que nous en serions aujourd’hui à nous féliciter d’une réussite qui réchauffe le cœur et, simultanément, à nous préoccuper du devenir incertain de cette Côte d’Ivoire qui rechute, alors qu’elle paraissait, il y a seulement un mois, sur la voie de la guérison ?
Regardons les choses de plus près et voyons s’il y a des enseignements à tirer.
La Guinée
Un président convenablement élu, Alpha Condé, a été investi ; un candidat battu, Cellou Dalein Diallo, a dit son amertume, mais s’est incliné devant le verdict des urnes avec élégance et dignité : le pays de Sékou Touré fait connaissance avec la démocratie et va devoir apprendre à la pratiquer, comme un enfant apprend à marcher : il avance, tombe, se relève et recommence…
Il incombe à ceux qui le peuvent d’aider les Guinéens à continuer sur la bonne voie. Il revient à l’observateur que je suis de dire que les premiers pas, tant attendus, de la Guinée sur le droit chemin ont été rendus possibles par l’arrivée sur la scène politique d’un homme peu connu, car il parle peu. Mais qui agit et tient ses promesses.
Militaire de son état, le général Sékouba Konaté, car c’est de lui qu’il s’agit, est entré dans l’histoire de son pays, et celle de l’Afrique.
Le pouvoir lui est tombé sur la tête, il y a près d’un an, lorsque l’inénarrable capitaine Dadis Camara a été mis hors jeu. Il l’a saisi avec des pincettes, ce pouvoir, comme s’il craignait que ses effluves ne lui montent à la tête.
Non sans se faire prier, il a accepté de présider la transition, et a su alors éviter les traquenards, régler les incidents de parcours, tenir l’armée hors des joutes électorales, et faire en sorte que ces dernières se déroulent de façon acceptable.
À sa manière, ce général guinéen a réédité, en somme, l’exploit accompli il y a près de vingt ans au Mali par un autre général : Amadou Toumani Touré. Après avoir, lui aussi, présidé une transition, ATT a rendu le pouvoir et, bien plus tard, en a été récompensé : il est en train d’accomplir son second mandat… de président démocratiquement élu du Mali.
Quant à Sékouba Konaté, il a joué le rôle d’arbitre et obligé les hommes politiques guinéens à observer les règles du jeu. Il se retire aujourd’hui mission accomplie : rendons-lui hommage, il le mérite.
Élu et investi, Alpha Condé a constitué son gouvernement et annoncé ce que lui et son équipe allaient faire. Accordons-leur un préjugé favorable, aidons-les.
En décembre 2011, nous vérifierons si les fruits auront tenu la promesse des fleurs.
La Côte d’Ivoire
Son cas est des plus étranges, car le pays a replongé dans la crise le jour même où il était censé en sortir, et tout se passe comme si le bateau avait chaviré en touchant au port.
J’ajoute que personne, absolument personne, n’avait prévu le drame auquel nous assistons depuis bientôt un mois. Pas même celui qui l’a déclenché : Laurent Gbagbo.
Il ne l’a pas prévu, lui, puisqu’il n’est allé à l’élection que parce qu’il était convaincu de l’emporter haut la main. Il espérait même être élu dès le premier tour, le 31 octobre.
Surpris d’être contraint à un second tour, il a été rassuré de retrouver en face de lui non pas Henri Konan Bédié mais Alassane Ouattara : il le battrait plus facilement, pensait-il.
Il a donc, au début de décembre, refusé d’admettre que la majorité des électeurs ivoiriens lui avait préféré l’homme que lui, Gbagbo, rejetait viscéralement.
« Le boulanger », ainsi surnommé pour sa propension à rouler ses adversaires dans la farine, s’est alors senti floué, « enfariné ».
Il a été sonné, mais pas un instant il n’a pensé s’incliner devant le verdict des urnes.
Se trouvant démuni, sans plan B, il a improvisé, et le monde entier a pu constater que l’homme trichait, refusait de céder la place : Commission électorale indépendante (CEI) bâillonnée, Conseil constitutionnel utilisé comme roue de secours, investiture hâtive et bâclée dès le 4 décembre.
Cet homme qu’on disait habile a accumulé les maladresses au point de coaliser contre lui et sa suite 50 pays africains sur 53, l’Europe, les États-Unis et la majorité des pays du monde, ainsi que l’ONU et ses agences. La presse mondiale a été unanime, gauche et droite confondues, à condamner son entreprise.
Laurent Gbagbo s’est ensuite bunkérisé, allant jusqu’à refuser par deux fois de répondre aux appels téléphoniques du président Obama : il n’avait pas de bonne réponse à lui donner.
Son discours du 21 décembre montre cependant qu’il s’est ressaisi : il a mis de l’ordre dans ses pensées et a construit une ligne de défense dont il espère qu’elle lui fera gagner du temps, lui permettra de se maintenir en place jusqu’à ce que l’attention de l’Afrique et celle de la communauté internationale se détournent de la Côte d’Ivoire.
Il n’a pas tort de l’espérer : s’il parvient à faire durer son usurpation du pouvoir un mois de plus, il aura gagné. Mais la Côte d’Ivoire aura énormément perdu.
Quant à la Cedeao, l’Union africaine et la communauté internationale, elles auront fait la preuve qu’elles pouvaient être à la fois unanimes… et impuissantes.
Un éditorial du Financial Times du 20 décembre vient à point nommé pour nous rappeler que l’enjeu est considérable.
« Il est temps pour la communauté internationale de muscler sa condamnation de la tentative de Laurent Gbagbo d’usurper le pouvoir en Côte d’Ivoire. Cela fait maintenant près d’un mois que Gbagbo a perdu l’élection présidentielle face à son rival de toujours Alassane Ouattara et utilisé, de façon illégitime, le Conseil constitutionnel pour inverser le résultat du scrutin.
En reconnaissant d’une même voix Alassane Ouattara comme le vrai vainqueur, le continent africain et une grande partie de la communauté internationale s’inscrivent en faux contre la longue série de reculs démocratiques qu’a connus l’Afrique.
Gbagbo a combiné l’outrance et l’intransigeance dans l’espoir de voir sa tentative d’usurpation devenir un fait accompli. Il a mis en danger l’unité de son pays et, plus largement, compromis le redressement économique de l’Afrique de l’Ouest. Il a défié un grand nombre d’organisations africaines et internationales dont la crédibilité est désormais en jeu. Au regard de l’attitude exceptionnellement ferme qu’elles ont adoptée, elles ne doivent pas reculer. »
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