Jours de victoire...
lundi 17 janvier 2011 :: Pouvoir :: #772 :: rss :: lu 6301 fois
Ils ne sont pas si nombreux les pays arabes et/ou africains à y être entrés pour de bon. Raison de plus pour que nous nous félicitions qu’il y en ait un de plus et parlions de jour historique, confirmé par la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier.
La lutte du peuple tunisien pour accéder à la démocratie dure depuis plus de cinquante ans. C’est une longue marche, éprouvante et jalonnée de sacrifices, qui vient de se conclure – enfin ! – par une éclatante victoire.
L’ayant vécue, je voudrais vous en relater quelques épisodes vus de l’intérieur.
Vous verrez qu’ils sont très riches d’enseignements, en particulier pour les plus jeunes, Tunisiens, Arabes et Africains, qui n’auront connu, eux, que la dernière ligne droite… et les moments doux de la victoire.
L’ultime bataille du peuple tunisien pour accéder à la démocratie a débuté le 17 décembre dernier, jour où la Tunisie est entrée en ébullition. Les turbulences se sont poursuivies pendant un mois, sans relâche, se sont aggravées de jour en jour jusqu’au vendredi 14 janvier.
À vrai dire, ni le président, ni le gouvernement de ce petit pays, ni les observateurs ne s’attendaient à voir se soulever massivement un peuple réputé pour son pacifisme, sa gentillesse, voire… sa grande capacité à accepter l’autorité.
Les Tunisiens ? Un peuple de dix millions d’âmes, au centre de la Méditerranée et dont l’histoire de plus de deux mille ans remonte à la longue et mortelle rivalité entre Carthage et Rome. Ces Berbères ont été ensuite islamisés et arabisés avant d’être occupés et colonisés pendant quatre-vingts ans par la France (de 1881 à 1961, date de la bataille pour l’évacuation de Bizerte).
Ce peuple pacifique donne à ses dirigeants l’impression de courber l’échine, de faire (presque) tout ce qu’ils lui demandent. Mais, un beau jour, sans crier gare, dès que ses gouvernants franchissent, sans s’en rendre compte, son seuil de tolérance, que lui seul connaît, il entre en révolte.
Et leur rappelle ainsi que sa fidélité… est révocable.
Pourquoi plusieurs dizaines de milliers de ses enfants se sont-ils, tout d’un coup, mis en mouvement le 17 décembre dernier ? Pourquoi ont-ils sillonné jour après jour les rues des villes, s’exprimant bruyamment, semant le désordre, refusant d’écouter les appels au calme ou même à la retenue ? Était-ce une simple révolte de diplômés-chômeurs, comme on a pu le penser ?
Comment a-t-on pu justifier que l’on tire sur des civils sans armes pour réduire ce soulèvement ? Que l’on ferme écoles, collèges et universités pour calmer la rue ? Qu’on en arrive à instaurer un couvre-feu ?
Confronté au mouvement de Mai 1968, qui gonflait de semaine en semaine sans qu’il parvienne à savoir d’où il venait et où il conduisait, le général de Gaulle lui-même avait fini par le qualifier « d’insaisissable ».
La Tunisie s’est trouvée, un mois durant, prise, à son tour, dans une tourmente tout aussi « insaisissable » : un discours conciliant et compassionnel de son président, prononcé le 28 décembre, et un autre, martial et menaçant, le 10 janvier, n’ont eu d’autre effet que d’exacerber la révolte.
Jusqu’au jeudi 13 janvier 20 heures : ce jour-là, Zine el-Abidine Ben Ali, président de la République tunisienne depuis plus de vingt-trois ans, comprend qu’il s’agit d’une révolution et prononce enfin un tout autre discours. En dialecte, pour être bien compris de tous, il nous a dit humblement, en prenant le monde à témoin, que, mal informé et mal conseillé, il avait eu tort de ne pas déclarer plus tôt que la Tunisie était mûre pour la démocratie – et la méritait.
Il s’était résolu, ou plutôt résigné à le faire et a proclamé solennellement qu’il s’engageait dans cette voie sans possibilité de retour en arrière et que, de toute manière, il quitterait définitivement, en octobre 2014, dans moins de quatre ans, la fonction qu’il occupe depuis novembre 1987.
En limogeant son ministre de l’Intérieur, symbole des excès policiers, et en le remplaçant par Ahmed Friaa, un homme cultivé, civilisé et progressiste – originaire du sud déshérité du pays –, il avait donné un premier signe du virage à 180 degrés qu’il allait opérer. Il l’a complété, peu avant son discours, par la mise à l’écart d’autres proches collaborateurs connus pour leur propension à flatter ses tendances autocratiques. Mais il était déjà trop tard.
Depuis la proclamation de la République, en juillet 1957, cette révolte-ci est la seconde de cette envergure. La première est intervenue il y a tout juste vingt-sept ans – en janvier elle aussi –, lorsque le président Bourguiba et son gouvernement ont cru pouvoir imposer à leur peuple une forte et soudaine augmentation du prix du pain.
Cette mesure n’avait été, elle aussi, que le prétexte et le point de départ d’un soulèvement dont celui d’aujourd’hui, même s’il a été suscité par un abus de pouvoir local ayant conduit un jeune à s’immoler en public, est l’exacte réédition. Avec une tout autre ampleur et de manière plus violente.
Dans chacun des deux cas, le feu couvait sous la cendre. Il suffisait donc d’une étincelle pour qu’il se déclare et se propage rapidement.
Et, comme il y a vingt-sept ans, les principaux acteurs de cette « révolution de janvier » (2011) sont les jeunes – 42 % de la population a moins de 25 ans –, les avocats, la société civile et des syndicalistes…
Aucun parti, aucune organisation syndicale, aucun homme, aucune femme politique n’a initié ce mouvement populaire, n’y a été impliqué. Personne ne peut donc en revendiquer la paternité – hormis le peuple. Personne n’a de légitimité pour obtenir des manifestants qu’ils rentrent chez eux et d’autorité pour qu’ils lui obéissent.
Ce mouvement qui secoue le pays et que le pouvoir n’est parvenu ni à comprendre et à concilier, ni à réduire, quelle est sa signification ?
Qu’ils aient été dans la rue ou qu’ils soient restés chez eux, que veulent les Tunisiens de 2011 ?
Je ne prétends pas être leur porte-parole. Mais je les ai écoutés et je crois savoir interpréter. Voici donc ce que je peux en dire.
1) Où est « le changement » ? La très grande majorité des Tunisiens – j’en suis – voulait que les promesses que Zine el-Abidine Ben Ali lui a faites le 7 novembre 1987, lors de sa prise de pouvoir, soient enfin tenues.
Il nous avait dit alors :
« Notre peuple a atteint un tel niveau de responsabilité et de maturité que tous ses éléments et ses composantes sont à même d’apporter leur contribution constructive à la gestion de ses affaires, conformément à l’idée républicaine qui confère aux institutions toute leur plénitude et garantit les conditions d’une démocratie responsable, ainsi que le respect de la souveraineté populaire telle qu’elle est inscrite dans la Constitution. […]
L’époque que nous vivons ne peut plus offrir ni présidence à vie ni succession automatique à la tête de l’État. Notre peuple est digne d’une politique évoluée et institutionnalisée, fondée réellement sur le multipartisme et la pluralité des organisations de masses. […]
Nous agirons en vue de restaurer le prestige de l’État, de mettre fin au chaos et au laxisme. Point de favoritisme ni d’indifférence face à la dilapidation du bien public. »
2) Un parti hégémonique. Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), ce parti « sûr de lui et dominateur », n’a fait qu’enfler depuis 1984. Il affichait alors 500 000 adhérents et dit en rassembler aujourd’hui près de 3,5 millions, soit la moitié de la population adulte de la Tunisie.
On y est rarement élu, beaucoup plus souvent nommé. Déserté par les vrais militants, il est peuplé d’apparatchiks carriéristes qui se servent au lieu de servir.
Les instances du RCD ont-elles vu venir le soulèvement en cours ? Ont-elles la moindre influence sur les manifestants ? On voit bien que non !
Ce parti hégémonique a vieilli comme ont vieilli avant lui d’autres partis dominants dans d’autres pays. Devenu une machinerie lourde et coûteuse, il empêche les progrès de la démocratie au lieu de les favoriser : où a-t-on vu la démocratie vraiment fonctionner sans possibilité d’alternance ?
3) Ce qui révulse les Tunisiens.
• Une presse domestiquée, à la syrienne (ou même à la nord-coréenne), obligée de leur ressasser à perte de colonnes et d’antenne que leur pays se porte bien et que leurs dirigeants sont les meilleurs du monde.
• Les oligarques affairistes, qui tiennent le haut du pavé, faussent le jeu économique, se nourrissent et s’enrichissent de passe-droits.
• Une justice privée de moyens suffisants et qui est loin d’être au niveau de celle des pays où elle est respectée et indépendante.
• Des partis dits d’opposition qui sont soit « satellisés », soit bâillonnés.
• Une administration où l’on obtient ce que l’on veut lorsqu’on est pistonné et difficilement ce dont on a besoin lorsqu’on ne l’est pas.
Les sujets de mécontentement des Tunisiens sont fort nombreux, et je n’en ai cité que quelques-uns. En un mot comme en mille, les Tunisiens exigeaient beaucoup plus de vraie démocratie. Et ils attendaient de leurs dirigeants qu’ils les respectent, leur disent la vérité au lieu de les prendre pour des enfants auxquels on raconte des histoires pour les endormir.
Cet « ordre des choses », de plus en plus pesant au fil des années, est allé s’aggravant depuis 2004.
La rue tunisienne s’est soulevée pour le changer. Et c’est parce que le mal était profond qu’on n’est pas parvenu à obtenir du peuple qu’il se contente de l’énorme victoire que le pays venait d’engranger : la capitulation en rase campagne des apôtres de l’autocratie, l’arrivée aux affaires, progressive et prochaine, des tenants de la démocratie.
Beaucoup de démocrates tunisiens ressentent que leur combat contre l’autocratie n’a pas été assez soutenu par l’Europe, en particulier par la France, ni d’ailleurs par les États-Unis.
Ces pays auraient pu mieux faire, certes. Mais ils ont été les seuls à peser auprès du gouvernement tunisien en faveur de la modération.
Où étaient la Chine et la Russie pendant que les Tunisiens se faisaient réprimer ? Quel pays arabe ou africain s’est-il seulement manifesté ?
La Ligue des États arabes s’est-elle jamais préoccupée des droits de l’homme ou de la femme arabes ?
L’Union du Maghreb arabe (UMA), si elle existe, a-t-elle demandé aux gouvernements des pays qui la composent un peu de retenue ?
Et qui pense que l’Union africaine (UA), sa Commission et son Parlement se sont souciés de l’issue de ce combat des Tunisiens, dont le pays est membre de l’UA, contre l’autocratie ?
À titre anecdotique, pour montrer que chez les Tunisiens le désir de démocratie est aussi vieux que la République, ce souvenir : la Tunisie ayant conquis son indépendance en mars 1956, j’ai eu la chance de participer à son premier gouvernement de pays souverain, présidé par Habib Bourguiba.
À ses proches collaborateurs, dont j’étais, il répétait à l’envi que la Tunisie, alors sous-développée et où l’analphabétisme était fort répandu, n’était pas mûre pour la démocratie.
Mon jeune âge et ma proximité avec lui m’ont permis, un jour de 1957, de lui demander si, cela étant, il voulait bien, en donnant le temps au temps, s’engager à la mener à la démocratie… en cinquante ans, à raison de 2 % par an.
Il ne s’y est pas engagé et, en trente ans de pouvoir, n’a même pas fait une partie du chemin.
Le demi-siècle en question s’est écoulé ; Habib Bourguiba nous a quittés, Dieu ait son âme, et il n’y a plus aucune raison – absolument aucune – de continuer à promettre aux Tunisiens la démocratie sans la leur donner.
La lutte du peuple tunisien pour accéder à la démocratie dure depuis plus de cinquante ans. C’est une longue marche, éprouvante et jalonnée de sacrifices, qui vient de se conclure – enfin ! – par une éclatante victoire.
L’ayant vécue, je voudrais vous en relater quelques épisodes vus de l’intérieur.
Vous verrez qu’ils sont très riches d’enseignements, en particulier pour les plus jeunes, Tunisiens, Arabes et Africains, qui n’auront connu, eux, que la dernière ligne droite… et les moments doux de la victoire.
L’ultime bataille du peuple tunisien pour accéder à la démocratie a débuté le 17 décembre dernier, jour où la Tunisie est entrée en ébullition. Les turbulences se sont poursuivies pendant un mois, sans relâche, se sont aggravées de jour en jour jusqu’au vendredi 14 janvier.
À vrai dire, ni le président, ni le gouvernement de ce petit pays, ni les observateurs ne s’attendaient à voir se soulever massivement un peuple réputé pour son pacifisme, sa gentillesse, voire… sa grande capacité à accepter l’autorité.
Les Tunisiens ? Un peuple de dix millions d’âmes, au centre de la Méditerranée et dont l’histoire de plus de deux mille ans remonte à la longue et mortelle rivalité entre Carthage et Rome. Ces Berbères ont été ensuite islamisés et arabisés avant d’être occupés et colonisés pendant quatre-vingts ans par la France (de 1881 à 1961, date de la bataille pour l’évacuation de Bizerte).
Ce peuple pacifique donne à ses dirigeants l’impression de courber l’échine, de faire (presque) tout ce qu’ils lui demandent. Mais, un beau jour, sans crier gare, dès que ses gouvernants franchissent, sans s’en rendre compte, son seuil de tolérance, que lui seul connaît, il entre en révolte.
Et leur rappelle ainsi que sa fidélité… est révocable.
Pourquoi plusieurs dizaines de milliers de ses enfants se sont-ils, tout d’un coup, mis en mouvement le 17 décembre dernier ? Pourquoi ont-ils sillonné jour après jour les rues des villes, s’exprimant bruyamment, semant le désordre, refusant d’écouter les appels au calme ou même à la retenue ? Était-ce une simple révolte de diplômés-chômeurs, comme on a pu le penser ?
Comment a-t-on pu justifier que l’on tire sur des civils sans armes pour réduire ce soulèvement ? Que l’on ferme écoles, collèges et universités pour calmer la rue ? Qu’on en arrive à instaurer un couvre-feu ?
Confronté au mouvement de Mai 1968, qui gonflait de semaine en semaine sans qu’il parvienne à savoir d’où il venait et où il conduisait, le général de Gaulle lui-même avait fini par le qualifier « d’insaisissable ».
La Tunisie s’est trouvée, un mois durant, prise, à son tour, dans une tourmente tout aussi « insaisissable » : un discours conciliant et compassionnel de son président, prononcé le 28 décembre, et un autre, martial et menaçant, le 10 janvier, n’ont eu d’autre effet que d’exacerber la révolte.
Jusqu’au jeudi 13 janvier 20 heures : ce jour-là, Zine el-Abidine Ben Ali, président de la République tunisienne depuis plus de vingt-trois ans, comprend qu’il s’agit d’une révolution et prononce enfin un tout autre discours. En dialecte, pour être bien compris de tous, il nous a dit humblement, en prenant le monde à témoin, que, mal informé et mal conseillé, il avait eu tort de ne pas déclarer plus tôt que la Tunisie était mûre pour la démocratie – et la méritait.
Il s’était résolu, ou plutôt résigné à le faire et a proclamé solennellement qu’il s’engageait dans cette voie sans possibilité de retour en arrière et que, de toute manière, il quitterait définitivement, en octobre 2014, dans moins de quatre ans, la fonction qu’il occupe depuis novembre 1987.
En limogeant son ministre de l’Intérieur, symbole des excès policiers, et en le remplaçant par Ahmed Friaa, un homme cultivé, civilisé et progressiste – originaire du sud déshérité du pays –, il avait donné un premier signe du virage à 180 degrés qu’il allait opérer. Il l’a complété, peu avant son discours, par la mise à l’écart d’autres proches collaborateurs connus pour leur propension à flatter ses tendances autocratiques. Mais il était déjà trop tard.
Depuis la proclamation de la République, en juillet 1957, cette révolte-ci est la seconde de cette envergure. La première est intervenue il y a tout juste vingt-sept ans – en janvier elle aussi –, lorsque le président Bourguiba et son gouvernement ont cru pouvoir imposer à leur peuple une forte et soudaine augmentation du prix du pain.
Cette mesure n’avait été, elle aussi, que le prétexte et le point de départ d’un soulèvement dont celui d’aujourd’hui, même s’il a été suscité par un abus de pouvoir local ayant conduit un jeune à s’immoler en public, est l’exacte réédition. Avec une tout autre ampleur et de manière plus violente.
Dans chacun des deux cas, le feu couvait sous la cendre. Il suffisait donc d’une étincelle pour qu’il se déclare et se propage rapidement.
Et, comme il y a vingt-sept ans, les principaux acteurs de cette « révolution de janvier » (2011) sont les jeunes – 42 % de la population a moins de 25 ans –, les avocats, la société civile et des syndicalistes…
Aucun parti, aucune organisation syndicale, aucun homme, aucune femme politique n’a initié ce mouvement populaire, n’y a été impliqué. Personne ne peut donc en revendiquer la paternité – hormis le peuple. Personne n’a de légitimité pour obtenir des manifestants qu’ils rentrent chez eux et d’autorité pour qu’ils lui obéissent.
Ce mouvement qui secoue le pays et que le pouvoir n’est parvenu ni à comprendre et à concilier, ni à réduire, quelle est sa signification ?
Qu’ils aient été dans la rue ou qu’ils soient restés chez eux, que veulent les Tunisiens de 2011 ?
Je ne prétends pas être leur porte-parole. Mais je les ai écoutés et je crois savoir interpréter. Voici donc ce que je peux en dire.
1) Où est « le changement » ? La très grande majorité des Tunisiens – j’en suis – voulait que les promesses que Zine el-Abidine Ben Ali lui a faites le 7 novembre 1987, lors de sa prise de pouvoir, soient enfin tenues.
Il nous avait dit alors :
« Notre peuple a atteint un tel niveau de responsabilité et de maturité que tous ses éléments et ses composantes sont à même d’apporter leur contribution constructive à la gestion de ses affaires, conformément à l’idée républicaine qui confère aux institutions toute leur plénitude et garantit les conditions d’une démocratie responsable, ainsi que le respect de la souveraineté populaire telle qu’elle est inscrite dans la Constitution. […]
L’époque que nous vivons ne peut plus offrir ni présidence à vie ni succession automatique à la tête de l’État. Notre peuple est digne d’une politique évoluée et institutionnalisée, fondée réellement sur le multipartisme et la pluralité des organisations de masses. […]
Nous agirons en vue de restaurer le prestige de l’État, de mettre fin au chaos et au laxisme. Point de favoritisme ni d’indifférence face à la dilapidation du bien public. »
2) Un parti hégémonique. Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), ce parti « sûr de lui et dominateur », n’a fait qu’enfler depuis 1984. Il affichait alors 500 000 adhérents et dit en rassembler aujourd’hui près de 3,5 millions, soit la moitié de la population adulte de la Tunisie.
On y est rarement élu, beaucoup plus souvent nommé. Déserté par les vrais militants, il est peuplé d’apparatchiks carriéristes qui se servent au lieu de servir.
Les instances du RCD ont-elles vu venir le soulèvement en cours ? Ont-elles la moindre influence sur les manifestants ? On voit bien que non !
Ce parti hégémonique a vieilli comme ont vieilli avant lui d’autres partis dominants dans d’autres pays. Devenu une machinerie lourde et coûteuse, il empêche les progrès de la démocratie au lieu de les favoriser : où a-t-on vu la démocratie vraiment fonctionner sans possibilité d’alternance ?
3) Ce qui révulse les Tunisiens.
• Une presse domestiquée, à la syrienne (ou même à la nord-coréenne), obligée de leur ressasser à perte de colonnes et d’antenne que leur pays se porte bien et que leurs dirigeants sont les meilleurs du monde.
• Les oligarques affairistes, qui tiennent le haut du pavé, faussent le jeu économique, se nourrissent et s’enrichissent de passe-droits.
• Une justice privée de moyens suffisants et qui est loin d’être au niveau de celle des pays où elle est respectée et indépendante.
• Des partis dits d’opposition qui sont soit « satellisés », soit bâillonnés.
• Une administration où l’on obtient ce que l’on veut lorsqu’on est pistonné et difficilement ce dont on a besoin lorsqu’on ne l’est pas.
Les sujets de mécontentement des Tunisiens sont fort nombreux, et je n’en ai cité que quelques-uns. En un mot comme en mille, les Tunisiens exigeaient beaucoup plus de vraie démocratie. Et ils attendaient de leurs dirigeants qu’ils les respectent, leur disent la vérité au lieu de les prendre pour des enfants auxquels on raconte des histoires pour les endormir.
Cet « ordre des choses », de plus en plus pesant au fil des années, est allé s’aggravant depuis 2004.
La rue tunisienne s’est soulevée pour le changer. Et c’est parce que le mal était profond qu’on n’est pas parvenu à obtenir du peuple qu’il se contente de l’énorme victoire que le pays venait d’engranger : la capitulation en rase campagne des apôtres de l’autocratie, l’arrivée aux affaires, progressive et prochaine, des tenants de la démocratie.
Beaucoup de démocrates tunisiens ressentent que leur combat contre l’autocratie n’a pas été assez soutenu par l’Europe, en particulier par la France, ni d’ailleurs par les États-Unis.
Ces pays auraient pu mieux faire, certes. Mais ils ont été les seuls à peser auprès du gouvernement tunisien en faveur de la modération.
Où étaient la Chine et la Russie pendant que les Tunisiens se faisaient réprimer ? Quel pays arabe ou africain s’est-il seulement manifesté ?
La Ligue des États arabes s’est-elle jamais préoccupée des droits de l’homme ou de la femme arabes ?
L’Union du Maghreb arabe (UMA), si elle existe, a-t-elle demandé aux gouvernements des pays qui la composent un peu de retenue ?
Et qui pense que l’Union africaine (UA), sa Commission et son Parlement se sont souciés de l’issue de ce combat des Tunisiens, dont le pays est membre de l’UA, contre l’autocratie ?
À titre anecdotique, pour montrer que chez les Tunisiens le désir de démocratie est aussi vieux que la République, ce souvenir : la Tunisie ayant conquis son indépendance en mars 1956, j’ai eu la chance de participer à son premier gouvernement de pays souverain, présidé par Habib Bourguiba.
À ses proches collaborateurs, dont j’étais, il répétait à l’envi que la Tunisie, alors sous-développée et où l’analphabétisme était fort répandu, n’était pas mûre pour la démocratie.
Mon jeune âge et ma proximité avec lui m’ont permis, un jour de 1957, de lui demander si, cela étant, il voulait bien, en donnant le temps au temps, s’engager à la mener à la démocratie… en cinquante ans, à raison de 2 % par an.
Il ne s’y est pas engagé et, en trente ans de pouvoir, n’a même pas fait une partie du chemin.
Le demi-siècle en question s’est écoulé ; Habib Bourguiba nous a quittés, Dieu ait son âme, et il n’y a plus aucune raison – absolument aucune – de continuer à promettre aux Tunisiens la démocratie sans la leur donner.
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