Une nouvelle Tunisie
samedi 22 janvier 2011 :: Pouvoir :: #774 :: rss :: lu 6813 fois
Cette nouvelle Tunisie est, depuis une semaine, en pleine lumière, sous le regard étonné et parfois admiratif du monde : les médias modernes, dont le dieu est rapidité, voire instantanéité, ont leurs projecteurs braqués sur elle.
C’est agréable pour les Tunisiens et, en même temps, dangereux : on a tendance à les abreuver de compliments ; chacun de leurs gestes est scruté et parfois déformé ; les paroles de ceux et celles qui s’expriment en leur nom, légitimement ou non, trouvent un écho démesuré.
Accourus des quatre coins du monde, des centaines de journalistes, qui ne connaissent pas toujours aussi bien qu’ils le devraient ce dont ils traitent et qui ne disposent que d’informations parcellaires et non vérifiées, en sont réduits à se faire l’écho de l’inévitable flot de rumeurs – et désinformation – que draine ce type de moment historique.
Une semaine après le point d’orgue de ce qu’on appelle désormais la révolution tunisienne – la victoire sur la dictature, scellée par la fuite de Ben Ali –, que peut-on dire pour éclairer le présent et le proche avenir, aider les uns et les autres à se tromper le moins possible ?
En période révolutionnaire, le principal danger pour les acteurs est de surréagir aux inévitables incidents de parcours magnifiés par la rumeur ou les entourages, et même parfois, hélas ! par la presse. Il faut garder son calme et son sang-froid, se retenir de répondre à chaque aléa : on risque alors de le transformer en événement.
L’autre danger est de perdre le sens des proportions, de céder aux illusions d’optique ou de se tromper sur les rapports de force.
Essayons de voir clair et d’aider à y voir plus clair.
Et tout d’abord, s’agit-il d’une révolution ?
Selon le dictionnaire : « C’est l’ensemble des événements historiques qui ont lieu dans une communauté nationale lorsqu’une partie du groupe en insurrection réussit à prendre le pouvoir et que des changements profonds politiques, économiques et sociaux se produisent dans la société. »
C’est parce que ce n’est pas, à ce jour, tout à fait une révolution que nous assistons, depuis une semaine, à une ultime poussée du mouvement qui a abattu le dictateur et, quoi qu’en disent certains, la dictature elle-même : l’étau est définitivement desserré, tout retour à un régime autoritaire – quel qu’il soit – est impossible ; les Tunisiens ne le permettraient pas.
Ceux qui sont venus à bout de la dictature voudraient aller plus loin, abattre les murs, faire table rase du passé et de ses structures, écarter ceux et celles qui ont accepté cette dictature et collaboré avec elle. En un mot comme en mille, ils veulent « prendre le pouvoir » ou, à tout le moins, y participer.
Il ne fait aucun doute qu’ils ont gagné le droit de l’influencer de l’intérieur. Mais, parce qu’ils sont sans chef fédérateur et sans projet, ils n’y parviendront pas, ou moins qu’ils ne devraient.
La très grande majorité des Tunisiens s’accommodera du changement de régime, de la mise à l’écart, voire du jugement des hommes et des femmes qui se sont compromis avec lui, ont écrasé les Tunisiens de leur arrogance, se sont scandaleusement enrichis grâce aux prébendes qu’on leur a si généreusement accordées.
Le consensus tunisien ? Il s’ordonne autour d’un État qui fonctionne dans un cadre démocratique. Ce que veulent les Tunisiens et les Tunisiennes ? Un islam tolérant et une démocratie authentique. Ni plus, ni moins.
Ils ont eu plus que leur dose d’humiliations, d’injustices et d’inégalités des chances. Le gouvernement qui leur apportera la démocratie dans le respect de l’islam emportera leur adhésion.
Cette analyse faite, je voudrais vous livrer quelques réflexions personnelles nées de cette actualité.
1) La phase historique que traverse la Tunisie en ce moment ressemble beaucoup à celles qu’ont connues avant elle, autour de la Méditerranée qui les baigne, l’Espagne, le Portugal et la Grèce.
Ils sont chrétiens, elle est musulmane, mais elle se débarrasse de la dictature et accède pour de bon à la démocratie, au même degré d’évolution économique, au même niveau d’éducation qu’eux.
Ce faisant, elle démontre à ceux qui pouvaient en douter que l’islam, celui qui a épousé la modernité, n’est en rien un frein à la démocratie.
2) La férule de Bourguiba sur la classe politique tunisienne entre 1956 et 1987 a suscité plusieurs démissions ou même la fronde de certains de ses collaborateurs qui ont exprimé leurs désaccords chacun à sa manière. Je citerai Mohamed Masmoudi, Ahmed Tlili, Hassib Ben Ammar, Ahmed Mestiri (sans parler de ceux qu’il a lui-même écartés).
Celle de Ben Ali – et c’est le grave reproche que l’on peut faire à ceux qui se dissocient aujourd’hui de lui – n’a suscité qu’obéissance et silence. Mis à part Hédi Baccouche et Mohamed Jegham, écartés pour désaccord tacite, tous les autres ont collaboré jusqu’au 14 janvier 2011, sans un soupir ni un murmure.
3) La chute et la fuite indigne de Zine el-Abidine Ben Ali ont montré au monde entier que cet homme s’est laissé manipuler et isoler. Dans le malheur, il n’a plus trouvé comme soutiens que deux personnalités peu recommandables : Kaddafi et Berlusconi.
On a pu ainsi mesurer la dimension pathétique de cette tragédie.
Même si le moment ne s’y prête pas, je rappelle que Ben Ali a eu, avec quelques autres, le mérite – et le courage – de sortir, en 1987, la Tunisie du « naufrage » bourguibien des années 1980. Et qu’il a mené, pendant les onze ou douze premières années – la moitié de son règne –, une bonne, voire une très bonne politique économique et sociale : il a poursuivi et consolidé la modernisation de la Tunisie, l’a dotée d’une économie performante et d’infrastructures de qualité.
Les dérives du régime ont commencé il y a près de dix ans, à l’aube de ce siècle, mais peut-être que le ver était déjà dans le fruit.
Ben Ali a créé un système de gouvernement qui lui a permis de contrôler la Tunisie, toute la Tunisie, de s’arroger tous les leviers du pouvoir (exécutif, législatif, judiciaire), de domestiquer les hommes et les institutions.
Il a été lui-même, ensuite, pris en main par une femme et son clan, mus et dominés par la cupidité. Qui l’ont domestiqué à leur tour et se sont ainsi, grâce à lui, approprié la Tunisie.
Ils ont cru que cela pouvait durer jusqu’en 2014… et même au-delà.
C’est agréable pour les Tunisiens et, en même temps, dangereux : on a tendance à les abreuver de compliments ; chacun de leurs gestes est scruté et parfois déformé ; les paroles de ceux et celles qui s’expriment en leur nom, légitimement ou non, trouvent un écho démesuré.
Accourus des quatre coins du monde, des centaines de journalistes, qui ne connaissent pas toujours aussi bien qu’ils le devraient ce dont ils traitent et qui ne disposent que d’informations parcellaires et non vérifiées, en sont réduits à se faire l’écho de l’inévitable flot de rumeurs – et désinformation – que draine ce type de moment historique.
Une semaine après le point d’orgue de ce qu’on appelle désormais la révolution tunisienne – la victoire sur la dictature, scellée par la fuite de Ben Ali –, que peut-on dire pour éclairer le présent et le proche avenir, aider les uns et les autres à se tromper le moins possible ?
En période révolutionnaire, le principal danger pour les acteurs est de surréagir aux inévitables incidents de parcours magnifiés par la rumeur ou les entourages, et même parfois, hélas ! par la presse. Il faut garder son calme et son sang-froid, se retenir de répondre à chaque aléa : on risque alors de le transformer en événement.
L’autre danger est de perdre le sens des proportions, de céder aux illusions d’optique ou de se tromper sur les rapports de force.
Essayons de voir clair et d’aider à y voir plus clair.
Et tout d’abord, s’agit-il d’une révolution ?
Selon le dictionnaire : « C’est l’ensemble des événements historiques qui ont lieu dans une communauté nationale lorsqu’une partie du groupe en insurrection réussit à prendre le pouvoir et que des changements profonds politiques, économiques et sociaux se produisent dans la société. »
C’est parce que ce n’est pas, à ce jour, tout à fait une révolution que nous assistons, depuis une semaine, à une ultime poussée du mouvement qui a abattu le dictateur et, quoi qu’en disent certains, la dictature elle-même : l’étau est définitivement desserré, tout retour à un régime autoritaire – quel qu’il soit – est impossible ; les Tunisiens ne le permettraient pas.
Ceux qui sont venus à bout de la dictature voudraient aller plus loin, abattre les murs, faire table rase du passé et de ses structures, écarter ceux et celles qui ont accepté cette dictature et collaboré avec elle. En un mot comme en mille, ils veulent « prendre le pouvoir » ou, à tout le moins, y participer.
Il ne fait aucun doute qu’ils ont gagné le droit de l’influencer de l’intérieur. Mais, parce qu’ils sont sans chef fédérateur et sans projet, ils n’y parviendront pas, ou moins qu’ils ne devraient.
La très grande majorité des Tunisiens s’accommodera du changement de régime, de la mise à l’écart, voire du jugement des hommes et des femmes qui se sont compromis avec lui, ont écrasé les Tunisiens de leur arrogance, se sont scandaleusement enrichis grâce aux prébendes qu’on leur a si généreusement accordées.
Le consensus tunisien ? Il s’ordonne autour d’un État qui fonctionne dans un cadre démocratique. Ce que veulent les Tunisiens et les Tunisiennes ? Un islam tolérant et une démocratie authentique. Ni plus, ni moins.
Ils ont eu plus que leur dose d’humiliations, d’injustices et d’inégalités des chances. Le gouvernement qui leur apportera la démocratie dans le respect de l’islam emportera leur adhésion.
Cette analyse faite, je voudrais vous livrer quelques réflexions personnelles nées de cette actualité.
1) La phase historique que traverse la Tunisie en ce moment ressemble beaucoup à celles qu’ont connues avant elle, autour de la Méditerranée qui les baigne, l’Espagne, le Portugal et la Grèce.
Ils sont chrétiens, elle est musulmane, mais elle se débarrasse de la dictature et accède pour de bon à la démocratie, au même degré d’évolution économique, au même niveau d’éducation qu’eux.
Ce faisant, elle démontre à ceux qui pouvaient en douter que l’islam, celui qui a épousé la modernité, n’est en rien un frein à la démocratie.
2) La férule de Bourguiba sur la classe politique tunisienne entre 1956 et 1987 a suscité plusieurs démissions ou même la fronde de certains de ses collaborateurs qui ont exprimé leurs désaccords chacun à sa manière. Je citerai Mohamed Masmoudi, Ahmed Tlili, Hassib Ben Ammar, Ahmed Mestiri (sans parler de ceux qu’il a lui-même écartés).
Celle de Ben Ali – et c’est le grave reproche que l’on peut faire à ceux qui se dissocient aujourd’hui de lui – n’a suscité qu’obéissance et silence. Mis à part Hédi Baccouche et Mohamed Jegham, écartés pour désaccord tacite, tous les autres ont collaboré jusqu’au 14 janvier 2011, sans un soupir ni un murmure.
3) La chute et la fuite indigne de Zine el-Abidine Ben Ali ont montré au monde entier que cet homme s’est laissé manipuler et isoler. Dans le malheur, il n’a plus trouvé comme soutiens que deux personnalités peu recommandables : Kaddafi et Berlusconi.
On a pu ainsi mesurer la dimension pathétique de cette tragédie.
Même si le moment ne s’y prête pas, je rappelle que Ben Ali a eu, avec quelques autres, le mérite – et le courage – de sortir, en 1987, la Tunisie du « naufrage » bourguibien des années 1980. Et qu’il a mené, pendant les onze ou douze premières années – la moitié de son règne –, une bonne, voire une très bonne politique économique et sociale : il a poursuivi et consolidé la modernisation de la Tunisie, l’a dotée d’une économie performante et d’infrastructures de qualité.
Les dérives du régime ont commencé il y a près de dix ans, à l’aube de ce siècle, mais peut-être que le ver était déjà dans le fruit.
Ben Ali a créé un système de gouvernement qui lui a permis de contrôler la Tunisie, toute la Tunisie, de s’arroger tous les leviers du pouvoir (exécutif, législatif, judiciaire), de domestiquer les hommes et les institutions.
Il a été lui-même, ensuite, pris en main par une femme et son clan, mus et dominés par la cupidité. Qui l’ont domestiqué à leur tour et se sont ainsi, grâce à lui, approprié la Tunisie.
Ils ont cru que cela pouvait durer jusqu’en 2014… et même au-delà.
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