La révolution des deux vendredis
samedi 29 janvier 2011 :: Pouvoir :: #776 :: rss :: lu 4479 fois
Elle a pris son envol le vendredi 17 décembre 2010 et, au terme de quatre semaines haletantes, a abouti, le vendredi 14 janvier 2011, au départ précipité de Zine el-Abidine Ben Ali et de quelques-uns de ses mauvais génies, ceux-là mêmes qui l’ont entraîné dans l’abîme.
Ils ont fui le pays et leurs responsabilités dans des conditions rocambolesques mal élucidées à ce jour.
La cruelle ironie de l’histoire a voulu que l’homme de la lutte contre l’islamisme et son épouse se réfugient dans le pays de l’intégrisme wahhabite où les femmes sont entièrement voilées et n’ont même pas le droit de conduire une voiture…
Deux semaines se sont écoulées depuis ce jour mémorable, tournant de l’Histoire. Tout au long de ces quatorze derniers jours, la révolution a joué les prolongations : ceux qui ont allumé la mèche ont voulu aller plus loin, tandis que ceux qui avaient reçu la charge d’administrer provisoirement le pays s’efforçaient de sauver les meubles.
Il n’aura donc fallu aux Tunisiens en tout que six semaines pour se libérer de la dictature et, sur leur lancée, « entrer en révolution ». Ils s’engagent en effet, et pour plusieurs mois, dans le très délicat processus d’édification d’une nouvelle Tunisie sur les décombres de ce qu’on appelle déjà « l’ancien régime ».
On ne tardera pas à s’apercevoir qu’il s’agit d’un tournant comparable à celui pris avec l’indépendance en mars-avril 1956. Les cinquante-quatre années écoulées depuis cette date d’abord sous la férule de Bourguiba (trente et un ans) puis sous celle de Ben Ali (vingt-trois ans) forment un seul et même chapitre de l’histoire de la Tunisie.
Après les quelques mois de transition et de bouillonnement que les Tunisiens vont vivre, à partir de février 2011, sous le regard du reste du monde, une ère nouvelle débutera.
Un autre chapitre s’écrira dont on espère qu’il sera celui de la démocratie authentique.
À cette croisée des chemins, je me hasarde à livrer quelques observations et réflexions destinées à alimenter le débat.
1) La Tunisie n’a donc connu, en plus de cinquante ans d’indépendance, que deux présidents, qui ont tous les deux très bien commencé et fort mal fini. Chacun d’eux a accaparé trop de pouvoirs et trop de moyens, et tous les deux ont refusé de les quitter.
Il a donc fallu les en déloger.
Le premier, Habib Bourguiba, s’est fait proclamer président à vie en 1975 sans la moindre protestation d’aucun de ses collaborateurs-courtisans, ni d’aucune instance du pays. Je l’ai entendu moi-même dire à ses proches, alors qu’il était encore lucide : « Viendra le jour où je déraillerai et ferai des fautes ; aucun de vous n’osera me le faire observer. »
Le second, Zine el-Abidine Ben Ali, a forcé le premier à partir et a pris sa place. Il a éliminé ensuite, l’un après l’autre, ceux qui l’y avaient aidé, ce qui aurait dû nous alerter. Il a instauré ensuite un pouvoir personnel bien pire que celui de son prédécesseur.
Il ne serait jamais parti, ni en 2014 ni en 2019, si on ne l’avait « sorti », à son tour, du palais de Carthage par la force.
Usés par le pouvoir, diminués par l’âge et la maladie, l’un et l’autre ont fini comme des pantins manipulés par leur entourage familial et leurs courtisans.
Les mêmes causes ont donc produit les mêmes effets deux fois de suite dans le même demi-siècle : il est indispensable de les identifier et de les faire disparaître.
Un des meilleurs cerveaux de la Tunisie, Mansour Moalla, qui a vécu les deux expériences, donne son analyse et propose ses solutions.
2) Même si l’âge moyen de la population tunisienne est en train de croître à la faveur du contrôle des naissances instauré par Bourguiba il y a près de cinquante ans et de l’allongement de l’espérance de vie, les moins de 30 ans représentent, encore aujourd’hui, plus de la moitié de la population totale de la Tunisie.
Mais, comme le Maroc de Hassan II au siècle dernier, la Tunisie de Ben Ali était gouvernée et dirigée par des femmes et des hommes qui ont vieilli avec le régime et ont, pour la plupart, plus de 60 ans, parfois plus de 70 ans.
La révolution qui vient de se produire, elle, a été l’œuvre de la jeunesse : les images de la télévision l’ont amplement montré.
Il me paraît donc nécessaire et salutaire qu’elle installe aux commandes la génération des trentenaires et des quadragénaires, des hommes et des femmes nés après l’indépendance.
On le sait : « une nouvelle génération, c’est un autre peuple ». Les vétérans, ceux de l’ère Bourguiba et même ceux de la période Ben Ali, ont rempli plus ou moins bien leur mission, et la plupart ont fait leur temps. Ils doivent, par conséquent, à l’issue des quelques mois de la transition, faire la plus large place à leurs cadets : la Tunisie nouvelle est la leur pour l’essentiel et c’est à eux de la façonner.
Je le leur dis parce qu’ils ne le savent peut-être pas : quand il a succédé à son père il y a plus de onze ans, l’actuel et jeune roi du Maroc, Mohammed VI, a confié les principales responsabilités administratives et économiques du pays à des hommes de sa génération, souvent intègres et bien formés.
Ils ont remplacé ceux qui avaient vieilli avec son père ; le Maroc en a reçu une grande bouffée d’oxygène et s’en est mieux porté.
3) Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) était un rassemblement (hétéroclite), mais qui n’était ni constitutionnel ni démocratique. Il ne méritait donc pas son nom.
S’il a suscité un tel rejet, c’est que Ben Ali et ceux qu’il a chargés de cette besogne en ont fait un monstre voué au contrôle de la population pour le compte de la dictature, afin de l’aider à asseoir sa domination.
Il ne disparaîtra cependant pas, car il est l’héritier du Néo-Destour, parti de l’indépendance. Mais il se scindera en deux ou trois mouvements et se transformera, à l’instar de ce qui s’était passé dans la Turquie de Mustapha Kemal Atatürk.
Ce sera très bien, car la démocratie, la vraie, fonctionne mieux lorsqu’un pays dispose de deux grands partis et de quelques autres plus petits, à l’exemple des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France ou de l’Allemagne.
4) Tant qu’il était en bonne santé et lucide, Bourguiba a utilisé toutes les compétences disponibles, et ce n’était pas le moindre de ses mérites ; l’un des torts de Ben Ali a été, au contraire, de « stériliser », parfois pendant vingt ans, plusieurs dizaines de personnalités de valeur, dont Mansour Moalla, ci-dessus cité, en les tenant à l’écart et en les réduisant au silence.
Le résultat est que, lui parti, le pays se trouve sans chef fédérateur. Il n’y en a ni au gouvernement, ni dans l’opposition, ni parmi ceux qui ont fait la révolution.
Il est impératif et urgent qu’il s’en dégage quelques-uns : sans fédérateurs, on ne pourra ni arbitrer les débats qui vont faire rage, ni faire accepter les concessions sans lesquelles aucun accord n’est possible.
Mais, fort heureusement, le besoin crée l’organe, et « quand l’élève est là, le maître arrive » : une révolution – comme une guerre – produit ou révèle des talents qui, sans elle, n’auraient pas existé ni émergé.
Attendons-nous à en voir naître et se révéler.
Ils ont fui le pays et leurs responsabilités dans des conditions rocambolesques mal élucidées à ce jour.
La cruelle ironie de l’histoire a voulu que l’homme de la lutte contre l’islamisme et son épouse se réfugient dans le pays de l’intégrisme wahhabite où les femmes sont entièrement voilées et n’ont même pas le droit de conduire une voiture…
Deux semaines se sont écoulées depuis ce jour mémorable, tournant de l’Histoire. Tout au long de ces quatorze derniers jours, la révolution a joué les prolongations : ceux qui ont allumé la mèche ont voulu aller plus loin, tandis que ceux qui avaient reçu la charge d’administrer provisoirement le pays s’efforçaient de sauver les meubles.
Il n’aura donc fallu aux Tunisiens en tout que six semaines pour se libérer de la dictature et, sur leur lancée, « entrer en révolution ». Ils s’engagent en effet, et pour plusieurs mois, dans le très délicat processus d’édification d’une nouvelle Tunisie sur les décombres de ce qu’on appelle déjà « l’ancien régime ».
On ne tardera pas à s’apercevoir qu’il s’agit d’un tournant comparable à celui pris avec l’indépendance en mars-avril 1956. Les cinquante-quatre années écoulées depuis cette date d’abord sous la férule de Bourguiba (trente et un ans) puis sous celle de Ben Ali (vingt-trois ans) forment un seul et même chapitre de l’histoire de la Tunisie.
Après les quelques mois de transition et de bouillonnement que les Tunisiens vont vivre, à partir de février 2011, sous le regard du reste du monde, une ère nouvelle débutera.
Un autre chapitre s’écrira dont on espère qu’il sera celui de la démocratie authentique.
À cette croisée des chemins, je me hasarde à livrer quelques observations et réflexions destinées à alimenter le débat.
1) La Tunisie n’a donc connu, en plus de cinquante ans d’indépendance, que deux présidents, qui ont tous les deux très bien commencé et fort mal fini. Chacun d’eux a accaparé trop de pouvoirs et trop de moyens, et tous les deux ont refusé de les quitter.
Il a donc fallu les en déloger.
Le premier, Habib Bourguiba, s’est fait proclamer président à vie en 1975 sans la moindre protestation d’aucun de ses collaborateurs-courtisans, ni d’aucune instance du pays. Je l’ai entendu moi-même dire à ses proches, alors qu’il était encore lucide : « Viendra le jour où je déraillerai et ferai des fautes ; aucun de vous n’osera me le faire observer. »
Le second, Zine el-Abidine Ben Ali, a forcé le premier à partir et a pris sa place. Il a éliminé ensuite, l’un après l’autre, ceux qui l’y avaient aidé, ce qui aurait dû nous alerter. Il a instauré ensuite un pouvoir personnel bien pire que celui de son prédécesseur.
Il ne serait jamais parti, ni en 2014 ni en 2019, si on ne l’avait « sorti », à son tour, du palais de Carthage par la force.
Usés par le pouvoir, diminués par l’âge et la maladie, l’un et l’autre ont fini comme des pantins manipulés par leur entourage familial et leurs courtisans.
Les mêmes causes ont donc produit les mêmes effets deux fois de suite dans le même demi-siècle : il est indispensable de les identifier et de les faire disparaître.
Un des meilleurs cerveaux de la Tunisie, Mansour Moalla, qui a vécu les deux expériences, donne son analyse et propose ses solutions.
2) Même si l’âge moyen de la population tunisienne est en train de croître à la faveur du contrôle des naissances instauré par Bourguiba il y a près de cinquante ans et de l’allongement de l’espérance de vie, les moins de 30 ans représentent, encore aujourd’hui, plus de la moitié de la population totale de la Tunisie.
Mais, comme le Maroc de Hassan II au siècle dernier, la Tunisie de Ben Ali était gouvernée et dirigée par des femmes et des hommes qui ont vieilli avec le régime et ont, pour la plupart, plus de 60 ans, parfois plus de 70 ans.
La révolution qui vient de se produire, elle, a été l’œuvre de la jeunesse : les images de la télévision l’ont amplement montré.
Il me paraît donc nécessaire et salutaire qu’elle installe aux commandes la génération des trentenaires et des quadragénaires, des hommes et des femmes nés après l’indépendance.
On le sait : « une nouvelle génération, c’est un autre peuple ». Les vétérans, ceux de l’ère Bourguiba et même ceux de la période Ben Ali, ont rempli plus ou moins bien leur mission, et la plupart ont fait leur temps. Ils doivent, par conséquent, à l’issue des quelques mois de la transition, faire la plus large place à leurs cadets : la Tunisie nouvelle est la leur pour l’essentiel et c’est à eux de la façonner.
Je le leur dis parce qu’ils ne le savent peut-être pas : quand il a succédé à son père il y a plus de onze ans, l’actuel et jeune roi du Maroc, Mohammed VI, a confié les principales responsabilités administratives et économiques du pays à des hommes de sa génération, souvent intègres et bien formés.
Ils ont remplacé ceux qui avaient vieilli avec son père ; le Maroc en a reçu une grande bouffée d’oxygène et s’en est mieux porté.
3) Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) était un rassemblement (hétéroclite), mais qui n’était ni constitutionnel ni démocratique. Il ne méritait donc pas son nom.
S’il a suscité un tel rejet, c’est que Ben Ali et ceux qu’il a chargés de cette besogne en ont fait un monstre voué au contrôle de la population pour le compte de la dictature, afin de l’aider à asseoir sa domination.
Il ne disparaîtra cependant pas, car il est l’héritier du Néo-Destour, parti de l’indépendance. Mais il se scindera en deux ou trois mouvements et se transformera, à l’instar de ce qui s’était passé dans la Turquie de Mustapha Kemal Atatürk.
Ce sera très bien, car la démocratie, la vraie, fonctionne mieux lorsqu’un pays dispose de deux grands partis et de quelques autres plus petits, à l’exemple des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France ou de l’Allemagne.
4) Tant qu’il était en bonne santé et lucide, Bourguiba a utilisé toutes les compétences disponibles, et ce n’était pas le moindre de ses mérites ; l’un des torts de Ben Ali a été, au contraire, de « stériliser », parfois pendant vingt ans, plusieurs dizaines de personnalités de valeur, dont Mansour Moalla, ci-dessus cité, en les tenant à l’écart et en les réduisant au silence.
Le résultat est que, lui parti, le pays se trouve sans chef fédérateur. Il n’y en a ni au gouvernement, ni dans l’opposition, ni parmi ceux qui ont fait la révolution.
Il est impératif et urgent qu’il s’en dégage quelques-uns : sans fédérateurs, on ne pourra ni arbitrer les débats qui vont faire rage, ni faire accepter les concessions sans lesquelles aucun accord n’est possible.
Mais, fort heureusement, le besoin crée l’organe, et « quand l’élève est là, le maître arrive » : une révolution – comme une guerre – produit ou révèle des talents qui, sans elle, n’auraient pas existé ni émergé.
Attendons-nous à en voir naître et se révéler.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Quelques recommandations d’usage à l’attention des internautes
Vous voulez donner votre avis sur l’un des posts ? Rien de plus simple, tous les commentaires sont les bienvenus. Cependant, gardez à l'esprit que ces blogs font l'objet d’une modération régulière. Ce qui signifie que Jeuneafrique.com se réserve le droit de choisir les commentaires qui seront mis en ligne.
Bien évidemment, nul besoin de préciser que les posts hors-sujet ou injurieux ne seront pas publiés. A bon entendeur…
Suggestions
Si vous souhaitez nous faire part de vos suggestions concernant les blogs, n’hésitez pas à nous écrire à l’adresse suivante : blogs@jeuneafrique.com