Ce à quoi nous assistons en Égypte a les apparences d’une révolution. Mais, hélas, pas sa réalité.

Les Égyptiens se sont enfin massivement soulevés et manifestent depuis plusieurs jours dans les grandes villes par centaines de milliers pour faire partir Hosni Moubarak.
Le dictateur, aux commandes de cet infortuné pays depuis trente ans, s’accroche pitoyablement au pouvoir : discours après discours, il égrène les concessions partielles et tardives.
Mercredi dernier, il en était à quémander de rester au pouvoir quelques mois de plus, jusqu’à la fin de son cinquième mandat de six ans. L’inconscient s’est même dit fier de ce qu’il a accompli et, mieux inspiré, a affirmé vouloir mourir dans son pays.
Les Égyptiens, eux, dans leur très grande majorité, ont fait du départ immédiat de Hosni Moubarak l’objectif principal de leur soulèvement. Protecteurs déclarés de son régime, les États-Unis (mais aussi l’Europe et même Israël) se sont résignés à ce départ ; mais ils hésitent à faire en sorte qu’il soit immédiat.
Il interviendra donc tôt ou tard. Le général Omar Souleimane est déjà un vice-président exécutif, et l’on verra, à brève échéance, des figures de l’opposition participer au gouvernement.
On annoncera la tenue d’élections démocratiques, que l’on se mettra à préparer.
Mais où est la révolution ?

Ceux d’entre nous qui connaissent l’Égypte savent qu’elle est directement gouvernée, depuis 1952 – cela va faire soixante ans –, par l’armée. Investis de tous les pouvoirs, les quatre présidents qui se sont succédé à sa tête, dont l’éphémère Mohamed Naguib (1953-1954), étaient des militaires, et ils ont confié les postes clés, tant politiques qu’économiques, à d’autres militaires.
En janvier 2011, alors qu’il était déjà plus contesté que jamais, Hosni Moubarak a trouvé normal de désigner comme vice-président et successeur un général et… de nommer un autre général comme Premier ministre : ils ont déjà la réalité du pouvoir.
Avons-nous entendu, venant d’Égypte, de la part d’un seul opposant, un mot contestant l’une de ces deux nominations ?
N’avons-nous pas vu, au contraire, les manifestants fraterniser avec les militaires déployés dans les rues ? N’avons-nous pas vu ces derniers applaudis et embrassés pour avoir seulement dit… qu’ils ne tireraient pas sur la foule ?
Ne constatons-nous pas, jour après jour, que l’armée n’accepte le changement que par habileté et pour mieux préserver la continuité ?

Depuis près de soixante ans qu’elle règne sur lui en maître absolu et sans avoir jamais essayé de le conduire à la démocratie, l’armée égyptienne a ballotté le pays de gauche à droite, littéralement.
Nasser l’a certes libéré de la tutelle britannique et lui a donné, pour la première fois de son histoire, la maîtrise de sa veine jugulaire : le canal de Suez. Mais, rejeté par les États-Unis des frères John Foster et Allen Dulles, il s’est rapproché de l’URSS et, à son exemple, il a étatisé l’économie égyptienne.
Ayant perdu la guerre de 1967 contre Israël, il a laissé derrière lui, à sa mort, en 1970, un pays occupé, canal de Suez inclus.

Son successeur, Anouar al-Sadate, a choisi de faire… le contraire. Il a renoncé au panarabisme nassérien, signé un accord de paix avec Israël sous l’égide des États-Unis, dont il a fait le protecteur de son pays et son principal bailleur de fonds, notamment pour financer son budget militaire.
Après son assassinat, en octobre 1981, l’Égypte s’est retrouvée sous la férule d’un troisième officier général, Hosni Moubarak.
Qui a géré l’héritage en mauvais père de famille, installant l’armée aux commandes de la vie politique et économique, conduisant tout doucement son pays au déclin, sans jamais accepter de lever l’état d’urgence, ni de nommer un vice-président appelé à lui succéder en cas de vacance du pouvoir.
Il est à peine exagéré de dire qu’il a fait de son pays – le plus grand du monde arabe – un protectorat américano-israélien, dont il aura été le gouverneur général.
C’est contre cet état humiliant de dépendance, contre l’appauvrissement et les inégalités que les Égyptiens ont fini par se révolter.
En revanche, l’armée, à laquelle Moubarak appartient et qui est le rempart du régime, reste, elle, populaire ou, en tout cas, acceptée.

Le soulèvement égyptien de janvier et février 2011 n’est pas révolutionnaire, tant s’en faut. C’est parce qu’il a emboîté le pas à la révolution tunisienne et semblé procéder d’elle qu’on a pensé qu’il l’était.
Il traduit seulement l’exaspération de tout un peuple, sa lassitude de n’être pas le moins du monde considéré, ni par ses dirigeants ni par les autres ­peuples.
Le cheval égyptien n’aspire qu’à changer de selle et de cavalier pour se sentir un peu mieux, retrouver l’estime de soi et le respect des autres.
Il est évident, en tout cas à mes yeux, qu’il n’en est pas encore à remettre en cause la légitimité et le rôle de l’institution militaire qui a renversé et remplacé la monarchie.
Sauf rebondissement, que je ne vois pas venir, il n’y a pas de révolution égyptienne ; c’est à tort qu’on en parle ; elle n’est pas pour cette fois-ci.
Cela étant dit, même s’il ne débouche pas sur une vraie révolution, le soulèvement populaire que nous avons observé ouvre clairement la voie au renouvellement de la direction politique de l’Égypte. Qui, à l’aube de cette nouvelle décennie, peut espérer être mieux gouvernée et recevoir une dose de démocratie.

Alors que le mouvement de révolte né en Tunisie se propage déjà au Moyen-Orient, avant de gagner, demain, peut-être, l’Afrique, au nord et au sud du Sahara, nous nous posons la question de savoir s’il a abouti, en Tunisie, à une vraie révolution.
Dans l’affirmative, ce pays méditerranéen est-il un cas particulier ? Je pense que oui : les mouvements qu’il semble avoir inspirés s’essouffleront vite et les éruptions auxquelles nous assistons ne tarderont pas à se résorber.
Mais quid de l’Algérie et de la Libye voisines ? ­Seront-elles à leur tour affectées ?

S’agissant de ce Moyen-Orient où sont concentrées les principales réserves mondiales de pétrole, il est cependant une question, la plus importante peut-être, qui se pose avec acuité aux grandes puissances concernées : États-Unis, Europe, Russie, Chine et Inde.
Cette question, la voici : lequel des trois pays qui se disputent le leadership de la région – Turquie, Iran et Israël – perdra au change et lequel y gagnera ? On n’aura la réponse que dans quelques mois, quand l’Égypte aura un nouveau pouvoir, qui imprimera au pays une autre orientation. Mon pronostic est qu’Israël et l’Iran sortiront perdants de ce changement tandis que la Turquie sera la grande gagnante…
Tuteurs de l’armée égyptienne, qui aura conservé le pouvoir, les Américains demeureront les maîtres du jeu. Quant à la révolte des Égyptiens, elle aura revêtu les apparences d’une révolution, sans en être une.