"Est-ce bon pour nous" ?
lundi 21 février 2011 :: Pouvoir :: #780 :: rss :: lu 4808 fois
Les dirigeants du monde et leurs services de renseignements – CIA et Mossad inclus –, les diplomates, les chercheurs spécialisés et les journalistes ont tous été pris par surprise. Ce que nous lisons et entendons aujourd’hui émane donc de cavaliers désarçonnés qui tentent de se remettre en selle, d’observateurs déconcertés, voire abasourdis, qui s’efforcent de retrouver leurs marques.
Pour comprendre ce qui se passe et essayer d’éclairer l’avenir, si on veut se tromper le moins possible, il faut donc faire preuve de modestie et s’astreindre à la plus extrême prudence.
Je n’énoncerai pour ma part, ci-dessous, que trois observations ou réflexions, dont j’espère qu’elles vous aideront à mieux cerner le paysage.
1) Le soulèvement tunisien a abouti, plus vite que ses auteurs eux-mêmes ne le pensaient, à la fuite du dictateur dès le 14 janvier et au démantèlement progressif de la dictature.
Les Égyptiens se sont élancés, eux, dix jours après la chute de Ben Ali. Ils n’ont pas renoncé à faire tomber Hosni Moubarak, mais se sont heurtés à un dictateur plus coriace. Son armée et ses alliés ne l’avaient pas (complètement) abandonné et il a prétendu conserver les principaux attributs du pouvoir jusqu’à la fin de son mandat, en septembre prochain.
Dans un discours très attendu prononcé le 10 février au soir, il s’en est tenu à cette prétention. Mais, lâché par son armée et par les États-Unis, il a fini par s’incliner ; il a quitté son palais et sa capitale. Le pouvoir l’a abandonné et les Égyptiens semblent avoir atteint l’objectif qu’ils ont claironné.
En moins de deux mois, dans deux pays arabo-africains, qui sont de vrais États constitués depuis des décennies, deux soulèvements de la jeunesse ont réussi à abattre deux dictatures.
En Égypte comme en Tunisie, les deux auteurs principaux des changements révolutionnaires intervenus ont été une partie de la jeunesse, qui s’est soulevée, et l’armée, sans laquelle le soulèvement ne serait pas parvenu à faire partir le dictateur.
Contraint de quitter son fauteuil présidentiel, Hosni Moubarak, cet homme de 82 ans, aura tout de même occupé la place plus de vingt-neuf ans. Pour l’anecdote, nous avons mesuré cette exceptionnelle performance : il aura vu passer onze Premiers ministres israéliens*, cinq présidents américains, cinq présidents chinois, trois présidents français et trois secrétaires généraux de la Ligue arabe.
Sans autre commentaire que celui-ci : s’il bonifie le bon vin, le temps qui passe use et corrompt les hommes ou femmes de pouvoir qui l’exercent trop longtemps…
2) Parce qu’on ne les attendait pas et qu’ils se sont amplifiés avec une stupéfiante rapidité, les soulèvements tunisien et égyptien ont mis à nu et sous la lumière crue des projecteurs la proximité complice qui existe entre les dirigeants élus des grandes démocraties euro-américaines et les derniers dictateurs (ou quasi-dictateurs) de la planète.
Ils sont en général arabo-africains ou d’Europe de l’Est, puisqu’il n’y en a presque plus en Amérique latine et en Asie.
Cette embarrassante et même suspecte proximité, dont on connaissait l’existence, est apparue soudain, au grand jour, à l’occasion des tout récents voyages – lors des fêtes de Noël et du jour de l’An – du Premier ministre et de la ministre des Affaires étrangères de la République française, respectivement en Égypte et en Tunisie.
Nous n’aurions pas été informés de leurs troubles modalités sans la presse – en l’occurrence Le Canard enchaîné – et s’ils n’étaient intervenus à la veille ou même au beau milieu des soulèvements.
Ils ne sont d’ailleurs que la partie émergée de l’iceberg, et nous rappellent à bon escient que le travailliste Tony Blair, pour la Grande-Bretagne, comme Silvio Berlusconi, le très à droite président du Conseil italien, n’ont reculé devant aucune compromission pour avancer leurs pions et ceux de leurs pays auprès du colonel Kaddafi.
Ce soutien cynique – senza vergogna, disent les Italiens – des dirigeants des grandes démocraties occidentales aux dictateurs, en particulier arabes, a une motivation très précise. Et l’un de ces dirigeants l’a définie devant moi en ces termes :
« Nous en sommes venus à soutenir vos dictateurs, à soigner nos relations avec eux, à flatter leurs ego et à fermer les yeux – et les narines – sur leurs turpitudes, parce qu’ils nous donnent, en retour :
– une adhésion générale, assurée et stable à la réalisation des objectifs de politique étrangère de l’Occident dans son ensemble ;
– la paix entre les pays arabes et Israël ;
– une participation, publique et secrète, des pays qu’ils gouvernent et de leurs services de sécurité à la lutte contre l’islamisme radical, Iran inclus ;
– l’assurance d’un accès stable à leurs ressources en pétrole. »
3) Les soulèvements tunisien et égyptien ont introduit un facteur nouveau dans l’équation des relations du monde arabo-africain avec l’Occident.
Ce dernier, Israël en tête, se pose depuis un mois la question suivante, que je me permets de formuler crûment ainsi :
« Si des pays arabes devenaient des démocraties, serait-ce bon pour nous ? »
Nullement préparés à l’irruption de la démocratie en terre arabe, ils sont, les Israéliens en particulier, déconcertés… et nostalgiques de l’ère Moubarak (dont ils savent cependant qu’elle arrive à son terme).
Le président de l’État d’Israël, Shimon Pérès, dont il convient de rappeler qu’il a été socialiste, est allé jusqu’à regretter publiquement l’éventuel retrait de Hosni Moubarak, auquel – seul au monde – il a tressé des lauriers.
Il est vrai que tant que Moubarak tenait les rênes en Égypte, Israël pouvait faire ce qu’il voulait à Gaza, en Cisjordanie, au Liban, et même en Syrie, assuré d’avoir du côté du Caire une « paix royale ».
Que faire pour que les démocraties occidentales cessent de regretter l’ère des dictateurs à leurs portes et, au lieu de s’inquiéter de l’accession des Arabes à la démocratie, s’en félicitent, l’encouragent et favorisent son installation définitive ?
Les dernières déclarations du président des États-Unis, Barack Obama, et de celui du G20, Nicolas Sarkozy, sont un pas – mais tardif et timide – dans la bonne direction.
* Dont trois, Shamir, Pérès et Netanyahou deux fois.
Pour comprendre ce qui se passe et essayer d’éclairer l’avenir, si on veut se tromper le moins possible, il faut donc faire preuve de modestie et s’astreindre à la plus extrême prudence.
Je n’énoncerai pour ma part, ci-dessous, que trois observations ou réflexions, dont j’espère qu’elles vous aideront à mieux cerner le paysage.
1) Le soulèvement tunisien a abouti, plus vite que ses auteurs eux-mêmes ne le pensaient, à la fuite du dictateur dès le 14 janvier et au démantèlement progressif de la dictature.
Les Égyptiens se sont élancés, eux, dix jours après la chute de Ben Ali. Ils n’ont pas renoncé à faire tomber Hosni Moubarak, mais se sont heurtés à un dictateur plus coriace. Son armée et ses alliés ne l’avaient pas (complètement) abandonné et il a prétendu conserver les principaux attributs du pouvoir jusqu’à la fin de son mandat, en septembre prochain.
Dans un discours très attendu prononcé le 10 février au soir, il s’en est tenu à cette prétention. Mais, lâché par son armée et par les États-Unis, il a fini par s’incliner ; il a quitté son palais et sa capitale. Le pouvoir l’a abandonné et les Égyptiens semblent avoir atteint l’objectif qu’ils ont claironné.
En moins de deux mois, dans deux pays arabo-africains, qui sont de vrais États constitués depuis des décennies, deux soulèvements de la jeunesse ont réussi à abattre deux dictatures.
En Égypte comme en Tunisie, les deux auteurs principaux des changements révolutionnaires intervenus ont été une partie de la jeunesse, qui s’est soulevée, et l’armée, sans laquelle le soulèvement ne serait pas parvenu à faire partir le dictateur.
Contraint de quitter son fauteuil présidentiel, Hosni Moubarak, cet homme de 82 ans, aura tout de même occupé la place plus de vingt-neuf ans. Pour l’anecdote, nous avons mesuré cette exceptionnelle performance : il aura vu passer onze Premiers ministres israéliens*, cinq présidents américains, cinq présidents chinois, trois présidents français et trois secrétaires généraux de la Ligue arabe.
Sans autre commentaire que celui-ci : s’il bonifie le bon vin, le temps qui passe use et corrompt les hommes ou femmes de pouvoir qui l’exercent trop longtemps…
2) Parce qu’on ne les attendait pas et qu’ils se sont amplifiés avec une stupéfiante rapidité, les soulèvements tunisien et égyptien ont mis à nu et sous la lumière crue des projecteurs la proximité complice qui existe entre les dirigeants élus des grandes démocraties euro-américaines et les derniers dictateurs (ou quasi-dictateurs) de la planète.
Ils sont en général arabo-africains ou d’Europe de l’Est, puisqu’il n’y en a presque plus en Amérique latine et en Asie.
Cette embarrassante et même suspecte proximité, dont on connaissait l’existence, est apparue soudain, au grand jour, à l’occasion des tout récents voyages – lors des fêtes de Noël et du jour de l’An – du Premier ministre et de la ministre des Affaires étrangères de la République française, respectivement en Égypte et en Tunisie.
Nous n’aurions pas été informés de leurs troubles modalités sans la presse – en l’occurrence Le Canard enchaîné – et s’ils n’étaient intervenus à la veille ou même au beau milieu des soulèvements.
Ils ne sont d’ailleurs que la partie émergée de l’iceberg, et nous rappellent à bon escient que le travailliste Tony Blair, pour la Grande-Bretagne, comme Silvio Berlusconi, le très à droite président du Conseil italien, n’ont reculé devant aucune compromission pour avancer leurs pions et ceux de leurs pays auprès du colonel Kaddafi.
Ce soutien cynique – senza vergogna, disent les Italiens – des dirigeants des grandes démocraties occidentales aux dictateurs, en particulier arabes, a une motivation très précise. Et l’un de ces dirigeants l’a définie devant moi en ces termes :
« Nous en sommes venus à soutenir vos dictateurs, à soigner nos relations avec eux, à flatter leurs ego et à fermer les yeux – et les narines – sur leurs turpitudes, parce qu’ils nous donnent, en retour :
– une adhésion générale, assurée et stable à la réalisation des objectifs de politique étrangère de l’Occident dans son ensemble ;
– la paix entre les pays arabes et Israël ;
– une participation, publique et secrète, des pays qu’ils gouvernent et de leurs services de sécurité à la lutte contre l’islamisme radical, Iran inclus ;
– l’assurance d’un accès stable à leurs ressources en pétrole. »
3) Les soulèvements tunisien et égyptien ont introduit un facteur nouveau dans l’équation des relations du monde arabo-africain avec l’Occident.
Ce dernier, Israël en tête, se pose depuis un mois la question suivante, que je me permets de formuler crûment ainsi :
« Si des pays arabes devenaient des démocraties, serait-ce bon pour nous ? »
Nullement préparés à l’irruption de la démocratie en terre arabe, ils sont, les Israéliens en particulier, déconcertés… et nostalgiques de l’ère Moubarak (dont ils savent cependant qu’elle arrive à son terme).
Le président de l’État d’Israël, Shimon Pérès, dont il convient de rappeler qu’il a été socialiste, est allé jusqu’à regretter publiquement l’éventuel retrait de Hosni Moubarak, auquel – seul au monde – il a tressé des lauriers.
Il est vrai que tant que Moubarak tenait les rênes en Égypte, Israël pouvait faire ce qu’il voulait à Gaza, en Cisjordanie, au Liban, et même en Syrie, assuré d’avoir du côté du Caire une « paix royale ».
Que faire pour que les démocraties occidentales cessent de regretter l’ère des dictateurs à leurs portes et, au lieu de s’inquiéter de l’accession des Arabes à la démocratie, s’en félicitent, l’encouragent et favorisent son installation définitive ?
Les dernières déclarations du président des États-Unis, Barack Obama, et de celui du G20, Nicolas Sarkozy, sont un pas – mais tardif et timide – dans la bonne direction.
* Dont trois, Shamir, Pérès et Netanyahou deux fois.
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