« La Libye ? Depuis près de quarante-deux ans (!), ce malheureux pays végète sous la dictature de Kaddafi et de son clan.
J’espère pour les Libyens – sans trop y croire, je dois le dire – que la révolution s’infiltrera chez eux, des deux côtés, par simple et double osmose.
Si Kaddafi pouvait rejoindre Ben Ali et Moubarak, ses deux « amis », dont il a eu la franchise de regretter publiquement le départ, les Libyens auraient, enfin, un nouvel avenir.
Les Tunisiens et les Égyptiens seraient, eux, plus tranquilles. »

Une semaine plus tard, ébranlée, chassée d’une partie du pays, la dictature de Kaddafi, de sa famille et de son clan est en lambeaux. Elle est devenue un problème mondial.

Elle l’a toujours été, et l’on a eu tort d’accepter les ­Kaddafi comme partenaires : souvenons-nous de l’époque où, avec leurs acolytes, ils commanditaient des attentats à la bombe, traquaient leurs opposants dans les capitales mondiales, les assassinaient, ou les enlevaient pour les faire disparaître…
Le ministre libyen de la Justice (démissionnaire) vient de révéler que c’est Kaddafi lui-même qui a ordonné de mettre la bombe dans l’avion américain qui a explosé en 1988 au-dessus de Lockerbie, en Écosse. Ce témoignage confirme, si besoin, que le « Guide » libyen est bien le terroriste en chef.
Ses derniers crimes perpétrés en ce moment même contre son peuple – avoués après coup ou cyniquement annoncés – sont d’une exceptionnelle gravité. Ils placent leur auteur dans la catégorie des dictateurs les plus sanguinaires. Et le distinguent des dictateurs « soft » qu’étaient Ben Ali et Moubarak.

Par son absence pathologique de tout sens moral, par ses débordements criminels et par sa longévité au pouvoir (près de quarante-deux ans), Mouammar Kaddafi se rattache en effet à la catégorie des grands criminels politiques de l’histoire contemporaine : Kim Il-sung (Corée du Nord, quarante-six ans au pouvoir), Saddam Hussein (Irak, trente-cinq ans), Sékou Touré (Guinée, vingt-six ans), Francisco Franco (Espagne, trente-six ans), António de Oliveira Salazar (Portugal, trente-six ans), Alfredo Stroessner (Paraguay, trente-cinq ans).
Certains de ces monstres ont mal fini ; d’autres sont morts au pouvoir et dans leur lit. C’était, il est vrai, à une autre époque.
La fin du XXe siècle a vu, en 1989, la chute du mur de Berlin, qui a conduit, à partir de 1990, à la libération des pays du centre et de l’est de l’Europe. Ils se sont alors affranchis, l’un après l’autre, de la domination soviéto-communiste.
Depuis le début de cette année, nous assistons à une nouvelle libération, celle d’une autre série de peuples. Ils sont cette fois arabo-musulmans et ont pour caractéristique d’être tous… membres de la Ligue des États arabes*.

Mais il y a désormais une communauté et une justice internationales. Elles ont acquis un poids moral et un pouvoir de dissuasion dont il faut tenir compte.
Il y a près de trois mois, elles ont décidé qu’un Laurent Gbagbo, battu à l’élection présidentielle, ne devait pas se maintenir illégitimement au pouvoir en Côte d’Ivoire. Leur décision tarde à se traduire dans les faits, mais elle finira, sans aucun doute, par prévaloir.

Mouammar Kaddafi offre aujourd’hui à la communauté et à la justice internationales la possibilité d’aller plus loin, car ses crimes contre son peuple ont été commis et le sont encore, au grand jour, sous nos yeux, en plein centre de la Méditerranée, au nez de l’Europe, par une clique et son chef, qui s’en vantent.
Lorsqu’elle en sera saisie, la justice internationale pourra s’appuyer sur des centaines de témoignages, dont ceux de ses proches collaborateurs : un grand nombre d’entre eux – c’est là un signe qui ne trompe pas – se sont enfin décidés à déserter le clan Kaddafi pour rejoindre le camp de l’insurrection populaire.

Les insurgés libyens n’ont pas manqué de courage et ont enregistré des succès, notamment dans la moitié orientale du pays, qu’ils ont libérée. Mais ils n’ont pas de chef reconnu, pas de fédérateur, et cela ne pardonne pas !
Nous allons voir qu’il s’agit non pas d’une révolution mais – et cela est très préoccupant – d’un anarchisme révolutionnaire sur fond de tribalisme. Personne ne doit oublier ou sous-estimer le fait que l’unité de la Libye est récente et factice : ce pays est en train de se morceler.
Les insurgés libyens ont, à mon avis, crié victoire trop tôt et il y a lieu de craindre pour la Libye et pour ses voisins que leur soulèvement ne débouche pas, à court terme, sur la fin de Kaddafi.
Au dixième jour de ce soulèvement, nous risquons encore de voir ce Kaddafi hier « guide de la révolution » se muer en chef implacable d’une contre-révolution qui ne fera pas de quartier.
Humilié, ayant senti passer tout près de lui et des siens le vent du boulet, il se comporterait en animal blessé et redeviendrait le chef terroriste qui a sévi un peu partout à la fin du siècle dernier.
Par milliers, des Libyens seraient pourchassés, emprisonnés et torturés, voire liquidés ; beaucoup d’autres n’auraient la vie sauve qu’à la faveur de l’exil.
Les voisins de la Libye, Tunisie et Égypte en particulier, devraient se préoccuper en permanence des manigances des résidus d’un régime dictatorial qui ne supporterait pas de voir la démocratie fleurir à ses frontières.

Que ferions-nous de ce récidiviste, qui, même s’il ne contrôle plus qu’une partie de son pays, continue de disposer de moyens militaires et financiers non négligeables ?
Que feraient les Euro-Américains, les Russes, les Chinois ? Laisseraient-ils un déséquilibré contrôler le pétrole et le gaz libyens et utiliser ses pétrodollars pour polluer l’Afrique subsaharienne ? Auraient-ils des relations diplomatiques avec lui ? Lui vendraient-ils à nouveau des armes ? L’accepteraient-ils dans leurs circuits commerciaux et financiers ?
Ils jurent que « non », affirment qu’ils en ont fini avec lui. Attendons de voir.

À l’heure où j’écris ces lignes, l’issue du soulèvement libyen contre Kaddafi et son clan est encore indécise, et il me paraît prudent d’imaginer le pire : au prix d’une guerre civile intertribale et d’une répression débridée, Kaddafi et son clan maintiennent leur pouvoir, ou à tout le moins une autorité, sur une partie du pays.
Des milliers d’étrangers – Euro-Américains, Palestiniens, Tunisiens, Égyptiens et autres Arabes-Africains – ont quitté la Libye à la hâte. Comme ce sont eux qui la faisaient fonctionner, leur départ va aggraver le chaos chez un grand producteur de pétrole et de gaz au cœur de la Méditerranée.
Ce ne seront ni les Arabes, ni les Africains, ni même les Chinois qui s’en occuperont ; les Euro-Américains vont se saisir du problème et prendre les principales décisions.
La communauté et la justice internationales devraient exercer leur devoir d’ingérence pour ne pas encourir le reproche de non-assistance à peuple – et à révolutions – en danger.
Le peuple est celui de Libye ; les révolutions sont celles, toute neuves et encore jeunes, de Tunisie et d’Égypte : elles seraient mises en péril par la restauration d’une néodictature à leurs frontières.

Même s’il ne rétablissait son pouvoir que sur une partie du pays, ce demi-Kaddafi serait encore dangereux ! Son maintien, fût-il limité à une petite partie de ce qu’a été la Libye, donnerait un coup d’arrêt à l’instauration de la démocratie dans le monde arabo-africain. Et inciterait les dictateurs de la région à tenir bon en espérant des jours meilleurs.
De même pour Laurent Gbagbo, qui s’accroche à la présidence de fait de la Côte d’Ivoire après avoir perdu l’élection.
Chaque jour qui passe sans que les Ivoiriens et la communauté internationale aient mis un terme à cette incongruité est pour eux synonyme de défaite, et pour l’Afrique de l’Ouest source de préoccupation.
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* Algérie, Bahreïn, Djibouti; Egypte, Irak, Jordanie, Libye, Maroc, Mauritanie, Soudan, Syrie, Tunisie, Yémen.