Trois mois
samedi 5 mars 2011 :: Divers :: #786 :: rss :: lu 4374 fois
Ce geste tragique mais inhabituel en terre d’islam aurait pu demeurer sans conséquence ni lendemain. Il a cependant déclenché un gigantesque incendie qui s’est propagé comme une traînée de poudre dans un monde arabe… pour le coup uni.
Trouvant un terrain éminemment propice, il est passé d’un pays à l’autre, sans logique apparente, semant le désarroi et la terreur parmi les nombreux autocrates ou dictateurs de la région.
Personne ne connaît les limites de l’incendie, ni ce qui sortira des cendres. Mais comme ce « printemps arabe » aura trois mois dans quelques jours, il me paraît opportun, au lieu de continuer à l’accompagner et à le décrire, de nous arrêter pour faire le point.
Chacune des onze semaines écoulées depuis le 17 décembre 2010, date de l’éclosion de ce « printemps », a apporté aux Arabo-Africains en révolte ou en révolution, et à tous ceux qui ont vibré avec eux, un ou plusieurs enseignements. En voici quelques-uns qui me paraissent significatifs.
1) Nos dictateurs étaient en carton-pâte.
L’apparat d’un pouvoir quasi absolu, conservé si longtemps, les avait auréolés : nous les avons crus puissants, pleins de ressources, protégés par une armée de fidèles et des alliances en béton.
Ils adoptaient des postures qui pouvaient faire penser qu’eux-mêmes étaient en acier trempé.
En réalité, ils n’étaient forts que de la longue soumission de leurs citoyens, transformés en sujets. Leurs fidèles n’étaient que des courtisans doués pour le retournement de veste et leurs alliés, les amis de leur fortune.
Plus familiers des marques de docilité que des manifestations d’exaspération, nos braves autocrates se sont mis à vaciller dès les premiers coups de boutoir des jeunes insurgés, qui, eux, avaient oublié la peur.
Très vite, ils ont laissé percer les signes de leur désarroi.
Qu’ils s’appellent Ben Ali, Moubarak, Kaddafi ou Ali Abdallah Saleh, ils ont prononcé les mêmes discours incohérents, utilisé les mêmes arguments éculés, proféré les mêmes menaces peu dissuasives de recours à la force, en alternance avec des concessions insuffisantes et tardives.
Et lorsqu’ils en ont été réduits à capituler, ils l’ont fait sans gloire ni panache.
2) Sauf cas particulier, les dirigeants des démocraties occidentales (et des autres grands pays) ne suscitent pas et n’encouragent même pas le combat contre la dictature.
En général, ils composent avec les dictateurs tant qu’ils sont au pouvoir et vont parfois jusqu’à la compromission avec eux comme le montrent les exemples les plus récents, le cas de Kaddafi n’étant que le plus choquant.
On peut le regretter, souhaiter que cela change, que la communauté et la justice internationales établissent des règles qui l’interdisent. Mais l’exemple de la Birmanie et de la Corée du Nord, protégées par la Chine, et celui de l’Arabie saoudite, « couverte » par les États-Unis et ménagée par tous les pays dépendants de son pétrole, montrent que les progrès qui restent à faire sont considérables.
Cela étant dit, il faut le constater et s’en féliciter : ce printemps arabe a conduit l’Europe et les États-Unis en particulier à faire plusieurs pas dans la bonne direction. Ils ont, très vite, décidé d’accompagner le combat des démocrates arabes, de l’encourager et de le soutenir.
Cet infléchissement me paraît durable car fondé sur l’intérêt bien compris de ces pays qui ont enfin pris conscience que la défense des valeurs qu’ils prônent est à la fois une bonne action et une bonne affaire.
Il s’agit là d’une nouvelle ligne de conduite, elle est en cours d’élaboration et n’a pas encore subi l’épreuve du feu.
Je pense qu’on l’appellera un jour la « doctrine Barack Obama ». Si l’Europe et les États-Unis s’y tiennent, ils doivent, pour la mettre en pratique avec le label des Nations unies, neutraliser l’hostilité russe et chinoise, et leur veto.
Ils pourront alors aider les Libyens à se débarrasser du psychopathe qui s’obstine à vouloir être leur « guide » au prix d’une abominable guerre civile. Et sur leur lancée, ils en viendront à aider la Côte d’Ivoire – et toute l’Afrique de l’Ouest – à faire entendre raison à cet apôtre du « j’y suis, j’y reste quoi qu’il en coûte à mon pays » qu’est devenu Laurent Gbagbo.
3) J’ai cité plus haut, à dessein, le nom de Barack Obama. En fait, depuis son discours du Caire (4 juin 2009) à l’adresse des musulmans et le soulèvement des Iraniens contre la dictature du tandem Khamenei-Ahmadinejad, je me demande s’il n’y a pas un « effet Obama » sur l’ensemble des jeunes musulmans.
Son « Yes we can », son « nous respectons l’islam et le jugeons apte à la modernité », son appel à la tolérance, à l’entente et à la coopération entre les Euro-Américains et les musulmans ont fait leur chemin dans les consciences des Arabo-Musulmans.
En tout cas, vous l’avez remarqué comme moi, l’effet Obama se retrouve, en filigrane, dans les mots d’ordre des jeunes qui se sont soulevés contre les dictatures arabes.
Lui-même, se souvenant qu’il est Prix Nobel de la paix, a pris fait et cause – bien avant les autres dirigeants des grandes démocraties européennes – pour le combat en faveur de la démocratie dans les pays arabes.
4) De même qu’il y a un effet Obama sur le monde arabo-musulman qui a puissamment contribué à éloigner celui-ci – définitivement, je pense – des thèses d’Al-Qaïda, il y a un effet printemps arabe sur l’opinion publique internationale.
Ce printemps, on ne l’attendait absolument pas, et l’effet de surprise a conduit le monde entier à se poser très sérieusement deux questions :
« Et si les Arabes, plus généralement les musulmans, n’étaient pas ces réfractaires invétérés à la démocratie qu’on nous a décrits ? »
« Le spectacle qu’ils nous donnent depuis près de trois mois n’est-il pas celui de gens épris de justice et de dignité comme tout un chacun ? »
Sous la plume de l’économiste Martin Wolf, je lis dans le Financial Times en date du 2 mars cette simple phrase, mais qui est lourde de sens : « Les conséquences politiques du printemps arabe ? La principale conclusion qu’il nous faut en tirer est qu’il n’y a pas d’“exception arabe” !
Autant que nous, les Arabes veulent la liberté d’expression et la participation politique à leur destin.
Nous devons savoir aussi que dans les pays pauvres dont les institutions sont inexistantes ou faibles la route qui mène de l’oppression à une démocratie stable est longue et difficile… »
Trouvant un terrain éminemment propice, il est passé d’un pays à l’autre, sans logique apparente, semant le désarroi et la terreur parmi les nombreux autocrates ou dictateurs de la région.
Personne ne connaît les limites de l’incendie, ni ce qui sortira des cendres. Mais comme ce « printemps arabe » aura trois mois dans quelques jours, il me paraît opportun, au lieu de continuer à l’accompagner et à le décrire, de nous arrêter pour faire le point.
Chacune des onze semaines écoulées depuis le 17 décembre 2010, date de l’éclosion de ce « printemps », a apporté aux Arabo-Africains en révolte ou en révolution, et à tous ceux qui ont vibré avec eux, un ou plusieurs enseignements. En voici quelques-uns qui me paraissent significatifs.
1) Nos dictateurs étaient en carton-pâte.
L’apparat d’un pouvoir quasi absolu, conservé si longtemps, les avait auréolés : nous les avons crus puissants, pleins de ressources, protégés par une armée de fidèles et des alliances en béton.
Ils adoptaient des postures qui pouvaient faire penser qu’eux-mêmes étaient en acier trempé.
En réalité, ils n’étaient forts que de la longue soumission de leurs citoyens, transformés en sujets. Leurs fidèles n’étaient que des courtisans doués pour le retournement de veste et leurs alliés, les amis de leur fortune.
Plus familiers des marques de docilité que des manifestations d’exaspération, nos braves autocrates se sont mis à vaciller dès les premiers coups de boutoir des jeunes insurgés, qui, eux, avaient oublié la peur.
Très vite, ils ont laissé percer les signes de leur désarroi.
Qu’ils s’appellent Ben Ali, Moubarak, Kaddafi ou Ali Abdallah Saleh, ils ont prononcé les mêmes discours incohérents, utilisé les mêmes arguments éculés, proféré les mêmes menaces peu dissuasives de recours à la force, en alternance avec des concessions insuffisantes et tardives.
Et lorsqu’ils en ont été réduits à capituler, ils l’ont fait sans gloire ni panache.
2) Sauf cas particulier, les dirigeants des démocraties occidentales (et des autres grands pays) ne suscitent pas et n’encouragent même pas le combat contre la dictature.
En général, ils composent avec les dictateurs tant qu’ils sont au pouvoir et vont parfois jusqu’à la compromission avec eux comme le montrent les exemples les plus récents, le cas de Kaddafi n’étant que le plus choquant.
On peut le regretter, souhaiter que cela change, que la communauté et la justice internationales établissent des règles qui l’interdisent. Mais l’exemple de la Birmanie et de la Corée du Nord, protégées par la Chine, et celui de l’Arabie saoudite, « couverte » par les États-Unis et ménagée par tous les pays dépendants de son pétrole, montrent que les progrès qui restent à faire sont considérables.
Cela étant dit, il faut le constater et s’en féliciter : ce printemps arabe a conduit l’Europe et les États-Unis en particulier à faire plusieurs pas dans la bonne direction. Ils ont, très vite, décidé d’accompagner le combat des démocrates arabes, de l’encourager et de le soutenir.
Cet infléchissement me paraît durable car fondé sur l’intérêt bien compris de ces pays qui ont enfin pris conscience que la défense des valeurs qu’ils prônent est à la fois une bonne action et une bonne affaire.
Il s’agit là d’une nouvelle ligne de conduite, elle est en cours d’élaboration et n’a pas encore subi l’épreuve du feu.
Je pense qu’on l’appellera un jour la « doctrine Barack Obama ». Si l’Europe et les États-Unis s’y tiennent, ils doivent, pour la mettre en pratique avec le label des Nations unies, neutraliser l’hostilité russe et chinoise, et leur veto.
Ils pourront alors aider les Libyens à se débarrasser du psychopathe qui s’obstine à vouloir être leur « guide » au prix d’une abominable guerre civile. Et sur leur lancée, ils en viendront à aider la Côte d’Ivoire – et toute l’Afrique de l’Ouest – à faire entendre raison à cet apôtre du « j’y suis, j’y reste quoi qu’il en coûte à mon pays » qu’est devenu Laurent Gbagbo.
3) J’ai cité plus haut, à dessein, le nom de Barack Obama. En fait, depuis son discours du Caire (4 juin 2009) à l’adresse des musulmans et le soulèvement des Iraniens contre la dictature du tandem Khamenei-Ahmadinejad, je me demande s’il n’y a pas un « effet Obama » sur l’ensemble des jeunes musulmans.
Son « Yes we can », son « nous respectons l’islam et le jugeons apte à la modernité », son appel à la tolérance, à l’entente et à la coopération entre les Euro-Américains et les musulmans ont fait leur chemin dans les consciences des Arabo-Musulmans.
En tout cas, vous l’avez remarqué comme moi, l’effet Obama se retrouve, en filigrane, dans les mots d’ordre des jeunes qui se sont soulevés contre les dictatures arabes.
Lui-même, se souvenant qu’il est Prix Nobel de la paix, a pris fait et cause – bien avant les autres dirigeants des grandes démocraties européennes – pour le combat en faveur de la démocratie dans les pays arabes.
4) De même qu’il y a un effet Obama sur le monde arabo-musulman qui a puissamment contribué à éloigner celui-ci – définitivement, je pense – des thèses d’Al-Qaïda, il y a un effet printemps arabe sur l’opinion publique internationale.
Ce printemps, on ne l’attendait absolument pas, et l’effet de surprise a conduit le monde entier à se poser très sérieusement deux questions :
« Et si les Arabes, plus généralement les musulmans, n’étaient pas ces réfractaires invétérés à la démocratie qu’on nous a décrits ? »
« Le spectacle qu’ils nous donnent depuis près de trois mois n’est-il pas celui de gens épris de justice et de dignité comme tout un chacun ? »
Sous la plume de l’économiste Martin Wolf, je lis dans le Financial Times en date du 2 mars cette simple phrase, mais qui est lourde de sens : « Les conséquences politiques du printemps arabe ? La principale conclusion qu’il nous faut en tirer est qu’il n’y a pas d’“exception arabe” !
Autant que nous, les Arabes veulent la liberté d’expression et la participation politique à leur destin.
Nous devons savoir aussi que dans les pays pauvres dont les institutions sont inexistantes ou faibles la route qui mène de l’oppression à une démocratie stable est longue et difficile… »
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