Je veux parler, bien entendu, de la grande affaire du moment, que nous approuvons à Jeune Afrique – dont nous nous félicitons même –, mais qui suscite une très forte réprobation. Elle se déroule sous nos yeux et se présente ainsi :

À l’initiative de la France et sur mandat de l’ONU, les principales puissances occidentales se sont lancées, il y a dix jours, dans une entreprise de destruction du système politico-militaire de Kaddafi.
Elles ont engagé contre les forces kaddafiennes des moyens aéronavals impressionnants, les bombardent sans relâche pour les neutraliser et les empêcher de massacrer leurs opposants.
Ces derniers s’étaient soulevés un mois auparavant, avaient « libéré » l’est de la Libye et instauré un exécutif provisoire à Benghazi.
Menacés d’anéantissement par Kaddafi et ses hommes, qui voulaient reconquérir le terrain perdu, dont Benghazi, et y rétablir l’ordre, ils avaient appelé à l’aide.
Pour la première fois de son histoire, la Ligue arabe s’est montrée sensible à l’état de l’opinion et a suspendu Kaddafi de l’organisation en raison de sa politique répressive : Ben Ali et Moubarak ne s’étaient-ils pas inclinés, eux, devant le soulèvement de leur peuple ?
Pour bénéficier de sa caution, les Occidentaux ont embrigadé le vacillant et opportuniste secrétaire général de cette Ligue, Amr Moussa, ignorant que la réputation de ce « machin » en terre arabe avoisinait zéro.
L’Union africaine, dont la Libye est membre ? Au début, les mêmes Occidentaux ont tout simplement oublié de l’associer à leur entreprise. Il est vrai que le président de sa Commission, Jean Ping, ne s’était signalé ni par la clarté de ses positions ni par un grand activisme.

L’opposition à l’équipée militaire occidentale dans le ciel d’un pays africain a été exprimée principalement par l’historienne malienne Adame Ba Konaré et par l’ancien président (français) de Médecins sans frontières, Rony Brauman.
Avec des arguments de poids, dont les principaux sont ceux-ci :
1- Adame Ba Konaré :
« (…) L’Afrique est exclue d’un débat qui aurait dû être prioritairement le sien et c’est un pays arabe qu’on livre aux Occidentaux, en utilisant d’autres pays arabes.
« (…) La Libye est sous les feux de forces étrangères en quête de gloriole personnelle et de défense de leurs propres intérêts. De quelle légitimité politique, de quelle crédibilité morale, ces puissances qui ne tiennent pas leurs engagements, qui affament les peuples, pillent les ressources des pays, peuvent-elles se prévaloir ?
Le pétrole et le gaz libyens sont-ils absents de leurs motivations ?
Ne veut-on pas régler aussi son compte à Kaddafi pour des marchés non tenus, et pour avoir exigé un dédommagement au titre de la colonisation à l’Italie, l’ancienne puissance coloniale ?
« Qui ne se souvient de leurs embrassades avec ceux qui sont tombés, Ben Ali et Moubarak ? Qui a déroulé le tapis rouge à Kaddafi dans sa capitale ? Qui lui a proposé des armes sophistiquées ? Dans quelles banques sont déposés ses fonds ?
« Africains, la partition de la Libye est en marche. À qui le tour demain ?
« Malgré ses méthodes souvent étranges, le caractère contestable de ses théories, Kaddafi n’aura-t-il pas été l’un des chantres de l’unité africaine ? »


2- Rony Brauman :
« (…) Je ne crois pas aux vertus de bombardements aériens pour installer la démocratie ou “pacifier” un pays.
« (…) “Protéger les populations” signifie, en pratique, chasser Kaddafi et le remplacer par un Karzaï local si l’on va au bout de la logique.
« (…) Une opération aérienne n’a jamais permis de remporter une guerre.
« (…) Ce qui me gêne dans cette opération, c’est qu’on prétend installer la démocratie et un État de droit avec des bombardiers (…) ; à chaque fois qu’on a essayé de le faire, non seulement on a échoué, mais le remède qu’on prétendait apporter était pire que le mal.
« (…) À quel moment on va pouvoir dire “mission accomplie” ?
« (…) On ne va pas faire la révolution à la place des Libyens. »


Adame Ba Konaré et Rony Brauman sont deux personnalités expérimentées et sincères qui expriment le point de vue de beaucoup de gens. Leur argumentation m’aurait convaincu s’il ne s’était agi de Mouammar Kaddafi et de sa clique, qui constituent un cas d’espèce :
ils avaient les armes, l’argent et la détermination nécessaires et suffisants pour exterminer ceux qui avaient fini par se soulever contre leur pouvoir, c’est-à-dire la majorité de leur peuple. Et lorsqu’on les a arrêtés, à la dernière minute et en réponse urgente à un véritable SOS, ils avaient lancé ce qui leur restait de moyens à l’assaut de Benghazi.
Ils voyaient déjà la victoire au bout de leurs canons, savouraient leur revanche et comptaient leurs victimes.

Le spectacle d’avions français, britanniques et américains bombardant un pays africain n’est pas beau à voir, ne fait plaisir à personne.
Mais il s’est agi, en l’occurrence, d’un sauvetage qui a permis d’éviter in extremis le massacre de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants.
Il faut en savoir gré à ceux qui l’ont ainsi empêché, quelles que soient par ailleurs leurs autres motivations.
Et il faut écouter le président du Rwanda, Paul ­Kagamé :
« Aucun autre pays ne sait mieux que le mien le coût que cela représente quand la communauté internationale n’intervient pas pour empêcher un État de tuer son propre peuple.
« (…) Il nous faut, en tant qu’Union africaine, répondre plus rapidement et plus efficacement à ce genre de situation. »


Kaddafi et sa clique sont des durs à cuire et des assassins en série ; ils ont inventé et pratiqué le terrorisme aveugle, et les attentats contre des avions de ligne remplis de civils, avant Al-Qaïda.
Leur maintien au pouvoir serait une victoire pour la dictature et un encouragement adressé aux dictateurs.
Ils ont mis en coupe réglée tout un pays et placé sous leur joug depuis des décennies tout un peuple. Qui ne pouvait se libérer d’eux sans une aide extérieure du type de celle qu’il reçoit en ce moment.

L’équipée militaire occidentale contre le système Kaddafi a déjà fait des dégâts et en fera encore. Il faut donc qu’elle se termine vite, dans les prochains jours.
Kaddafi, lui, veut la faire durer, compte sur les divisions ou la lassitude de ses adversaires pour s’en sortir une nouvelle fois.
Je ne sais pas, moi, sur quoi elle va déboucher, mais je suis persuadé qu’elle a évité un massacre, et cela est, en tout état de cause, un acquis.
J’espère qu’elle va, de surcroît, mettre fin à la dictature de Kaddafi et que nous ne verrons plus celui-ci à la tête de la Libye ou de l’Afrique.

Je pense que nous sommes très proches d’une telle issue, que Kaddafi est à la fin de son triste parcours et que ses discours belliqueux ne sont que les dernières fanfaronnades du pire des dictateurs arabo-africains.
S’il disparaissait de la scène dans les jours qui viennent, j’en serais heureux, car les fleurs du printemps arabe pourraient bourgeonner de plus belle…