Je m’étais permis, depuis le début de l’année, dans ces colonnes, de rapprocher les deux situations. Je sais, bien sûr, qu’elles présentent autant de différences que de similitudes. Mais ce qui m’avait frappé, c’est que dans chacun des deux pays s’est trouvé, simultanément, un homme de pouvoir à l’ego démesuré qui a opté pour le « j’y suis, j’y reste ».
Contre la volonté de la majorité de son peuple, des Africains et de la communauté internationale, clairement exprimée. Et au prix d’une guerre dévastatrice.

Dans chacun des deux cas, le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné l’attitude du potentat et de sa clique, voté des sanctions contre eux, mandaté une coalition de pays pour protéger les populations de leurs exactions.
Jusqu’ici, les Libyens en ont davantage bénéficié que les Ivoiriens, sans que les uns ou les autres aient reçu des instances arabes ou africaines le soutien qu’elles leur devaient (et qu’elles leur ont promis, mais sans l’apporter dans les faits).
La pièce en est à son dernier acte. L’épilogue s’écrit sous nos yeux. L’après-Gbagbo a d’ores et déjà commencé et l’après-Kaddafi est à l’ordre du jour.
La Côte d’Ivoire, la Libye et leurs voisins, l’Afrique et le monde arabe doivent s’en féliciter et s’y préparer : ils commenceront à respirer, à mieux se porter dès le lendemain.

Le Prix Nobel (sud-africain) de la paix, Desmond Tutu, et l’épouse de Mandela, Graça Machel, s’expriment sur le sujet avec beaucoup de pertinence : « Le courage du peuple libyen après l’élan démocratique qui a traversé la Tunisie et l’Égypte a mis en lumière le profond désir de liberté qui existe aujourd’hui en Afrique. Il a démontré ce que nous avons toujours su : les peuples de notre continent ont la même soif de droits et de liberté que tous les autres.
En Côte d’Ivoire, le refus de l’ancien président Laurent Gbagbo de se retirer du pouvoir risque d’encourager d’autres dirigeants désavoués par les urnes à ignorer la volonté de leurs concitoyens.
(…) Si l’Afrique entend exploiter pleinement son vaste potentiel, il faut que tous ses dirigeants comprennent qu’ils sont les serviteurs – et non les maîtres – de leurs concitoyens. »

Question :
était-il possible d’éviter que l’aventure de ces deux hommes, qui ont cru pouvoir s’affranchir de la légalité internationale et aller à l’encontre de la majorité de leurs peuples et du monde, se termine dans un bain de sang ?
Je crois savoir que deux pays importants – la Turquie et l’Afrique du Sud – se sont gardés de toute position tranchée, sont restés sur la réserve pour être en mesure, le moment venu, de jouer le rôle de pompiers.
Il faut s’attendre à les voir entrer en scène ; il faut surtout espérer qu’ils parviendront à nous épargner les excès et les règlements de compte des jusqu’au-boutistes de tous les camps.

Pour l’heure, Laurent Gbagbo et Mouammar Kaddafi n’ont pas encore, tout au moins pour le second, été défaits, je suis bien obligé de le constater, leur « résistance », leur combat, leur « cause », qui me paraissent indéfendables, ont suscité l’adhésion, le soutien et même l’admiration de beaucoup d’Africains.
J’ai beau me dire que les Européens ont eu, eux aussi, leurs dictateurs, qu’ils ont portés aux nues, je ne parviens pas à comprendre l’engouement pour un Sékou Touré ou un Saddam Hussein, même s’ils ont résisté avec un certain panache aux puissants de leur époque.
Leurs successeurs d’aujourd’hui ont pour noms, précisément, Mugabe, Kaddafi et Gbagbo. À leur tour, ils se targuent de « tenir tête à l’impérialisme », de personnifier une certaine africanité et le refus de s’incliner devant les puissants (en général blancs…).

Mais comment ne pas voir qu’ils ont ruiné leurs pays respectifs et gaspillé leurs richesses par incompétence économique ? Qu’ils ont foulé aux pieds les droits de leurs concitoyens, emprisonné, humilié, torturé et assassiné des milliers de personnes, qu’ils ont négligé l’éducation et la santé de leurs peuples et enfourché de futiles lubies.
N’ont-ils pas, plus que d’autres, cultivé le tribalisme et le népotisme ? N’ont-ils pas contraint des centaines de milliers de leurs concitoyens à l’exil, appauvrissant ainsi leur pays ? Et d’ailleurs, dans quel état laisseront-ils leurs peuples lorsque Dieu ou les hommes les obligeront à s’en aller ?
Je ne me fais aucune illusion : les arguments ci-dessus, pour rationnels et fondés qu’ils soient, n’emporteront pas l’adhésion des « damnés de la terre » : humiliés par l’arrogance des riches et des puissants, ils ont une revanche à prendre et ce sont les Mugabe, Gbagbo, Kaddafi qui, par leur posture révolutionnaire ou leur insolence verbale, la leur donnent.
Écoutez leurs discours ou ceux de leurs porte-voix, tel, en Côte d’Ivoire, le « général » Blé Goudé.

Je pense néanmoins que l’après-Kaddafi et l’après-Gbagbo permettront à l’opinion, grâce à la presse, de savoir comment ces deux hommes se sont comportés au pouvoir.
Ont-ils été ces révolutionnaires purs et durs, ces défenseurs des intérêts de leurs pays, ces protecteurs de la veuve et de l’orphelin décrits par leurs soutiens ? Ou bien ont-ils été ce que nous pensons : des dictateurs ne reculant devant aucun acte répréhensible pour se maintenir au pouvoir, entourés de mauvais génies soucieux de s’enrichir au détriment de l’intérêt général ?
Des documents seront publiés, des témoignages se feront entendre et des révélations seront faites.
Il faudra veiller à distinguer le bon grain de l’ivraie, nous prémunir contre l’intoxication, rejeter les accusations fantaisistes ou intéressées.
Une règle simple pour approcher la vérité : ne prendre en considération, pour dresser le portrait de ces deux acteurs de l’histoire contemporaine, que ce que retiendrait un historien.

Lorsque Staline, Mao Zedong, Sékou Touré ou d’autres autocrates de moindre envergure ont quitté le pouvoir, nous avons très vite su comment ils l’avaient exercé et quels crimes ils avaient commis.
Je ne doute pas qu’il en ira de même pour Gbagbo et Kaddafi : nous saurons dans quelques semaines quels hommes de pouvoir ils ont été. Ceux qui les ont soutenus avec passion et ceux qui les auront combattus avec acharnement seront alors fixés ; j’espère qu’ils rectifieront leur jugement.
Je serais très heureux, pour ma part, d’apprendre qu’ils n’ont pas été les démons que je pense. Et le dirais haut et fort.
Je pense toutefois qu’il y a autant de chances que cela arrive qu’il y en avait à la mort de Sékou Touré de découvrir que le camp Boiro de sinistre mémoire n’avait existé que dans l’imagination de ses détracteurs…