Depuis le 4 décembre 2010, dans un registre différent, mais simultanément, la Côte d’Ivoire a été le théâtre d’une sanglante épreuve de force que ni les Africains ni la communauté internationale ne sont parvenus à empêcher, ni même à circonscrire.
Elle a atteint son paroxysme au 120e jour avec ­l’intervention militaire des forces de l’ONU et de la France stationnées dans le pays ; le plus dramatique des épilogues va s’écrire sous les yeux des Ivoiriens et du reste du monde aux alentours et dans la résidence du président de la République ivoirienne, où s’est muré Laurent Gbagbo à partir du 6 avril
.
Dès demain, le pays de Félix Houphouët-Boigny, qui a connu depuis la mort de son premier président (en décembre 1993) une interminable suite de soubresauts, va pouvoir s’atteler – enfin – à panser ses blessures. Il faut espérer que les passions s’y apaiseront peu à peu pour que les Ivoiriens puissent se consacrer à la reconstruction de leur pays et s’employer à lui faire reprendre le chemin de la prospérité.
Ils en ont grand besoin, et toute l’Afrique de l’Ouest aussi.

En Libye, l’épreuve de force continue de plus belle et la sortie de crise n’est sûrement pas pour demain. À mon avis, on passera par une séquence où l’on verra les fils Kaddafi s’écharper pour la succession de leur père… avec zéro chance pour l’un ou l’autre d’entre eux d’obtenir l’héritage, en tout cas de le garder.

À ce stade, il me faut traiter du problème que nous pose l’intervention étrangère dans les affaires de notre continent.
En Libye d’abord, en Côte d’Ivoire ensuite, sont en effet intervenus militairement et avec des moyens sophistiqués ceux qu’on appelle « les Occidentaux ». Pas tous et pas les mêmes dans les deux cas. Mais au moment choisi par eux, pour le temps et les missions qu’ils se sont fixés.
Au lieu d’être accueillies avec faveur et même reconnaissance puisqu’elles sont utiles aux deux pays, effectuées à la demande des Nations unies et sur la base de résolutions votées par les pays africains et arabes, ces interventions ont suscité un malaise perceptible et même beaucoup de réactions hostiles.
Avec des arguments que je rappelle ci-dessous et dont la portée est réelle.

Pourquoi cette hostilité déclarée à Laurent Gbagbo que les présidents français se transmettent l’un à l’autre ? s’interrogent ceux que révulse l’intervention française. Pourquoi vouloir tout d’un coup le départ de Kaddafi après l’avoir reçu avec faste et honoré de tant de visites ? demandent ceux qui rejettent les bombardements par l’Otan des troupes du dictateur libyen.
Comment se fait-il que ces Euro-Américains soutiennent aujourd’hui des soulèvements populaires, après avoir si longtemps adoubé et protégé nos pires dictateurs ?
De quel droit et selon quels critères choisissent-ils parmi nos dirigeants ceux qu’ils aident et pourquoi les suivrions-nous dans leur détestation d’un Mugabe, d’un Gbagbo ou d’un Kaddafi ?
Peut-on croire qu’ils dépensent de l’argent en temps de crise économique, engagent des hommes et du matériel par altruisme, pour nous aider à nous libérer de nos tyrans ?
Ceux-là mêmes qui n’avaient qu’égards et compliments pour Ben Ali, Moubarak, Assad et consorts sont-ils crédibles lorsqu’ils débordent de sympathie pour les jeunes de Tunisie et d’Égypte qui ont chassé les deux premiers, pour le peuple de Benghazi en révolte contre Kaddafi ?
Et ces agents de la CIA, de la DGSE, du MI6 ou du Mossad qui se sont répandus en grand nombre en Côte d’Ivoire et en Libye, que manigancent-ils ?
Et que trament les services anglais et américains avec un Moussa Koussa, qu’ils ont absous de ses crimes et dont ils ont refait leur agent ? Comment croire qu’ils œuvrent dans l’intérêt de la nouvelle Libye en cajolant l’âme damnée de Kaddafi – « son bras droit et son bras gauche » – qu’a été ce Moussa Koussa pendant plus de vingt ans ?

Ces interrogations, et quelques autres, hantent l’esprit d’un grand nombre d’Africains et d’Arabes, heurtés par le spectacle d’avions et de navires euro-américains engagés en Libye et en Côte d’Ivoire.
Leur oppose-t-on que, cette fois, c’est pour la bonne cause, ils répondent : peut-être, sans doute. Mais tout de même, cela reste en travers de la gorge.
L’opération des Occidentaux, même si elle est souhaitée par beaucoup d’Africains et beaucoup d’Arabes, même si elle procède d’une bonne intention et profite aux pays concernés, souffre, en vérité, du plus lourd des héritages : les nombreuses interventions militaires qui l’ont précédée depuis plus d’un demi-siècle ont toutes été postcoloniales, agressives, destructrices.
Il faut que ces Occidentaux comprennent et acceptent la réaction de méfiance, voire de rejet, que suscitent leurs interventions militaires d’aujourd’hui et la façon dont ils sélectionnent nos dirigeants, répartis entre ceux qu’ils adoubent et ceux qu’ils récusent.

Quant aux Africains, aux Arabes et aux autres peuples de l’ancien tiers-monde, ils doivent, de leur côté, chercher et trouver la position juste, efficace, par rapport à l’Occident.
Il n’est ni le diable ni le bon Dieu, ni malfaisant ni pervers par essence, ni, à l’inverse, généreux ou angélique par nature.
Un intellectuel français qui se situe très à gauche, Alain Gresh, a balisé la voie en préconisant : « Ni contre l’Occident ni à son service. »
Je nuancerai et compléterai ainsi : l’Occident n’est pas un, mais multiple ; ceux qui le constituent ne sont pas toujours bien intentionnés à notre égard, mais ils peuvent l’être, et il est de notre intérêt de faire en sorte qu’ils le soient et y trouvent leur compte.
Riches et puissants, ils ont tendance à nous considérer comme d’infortunés et lointains cousins et à nous traiter comme tels.
Alors ? Oui, ne soyons ni contre l’Occident ni à son service. Soyons les amis de ceux qui nous proposent une amitié entre égaux telle que définie par Talleyrand : « Les amis se conservent avec du soin, de la considération, des ménagements et des avantages réciproques… »