L’événement était attendu. Nous l’avons appelé de nos vœux sans relâche depuis le mois de décembre 2010. Il a fini par survenir, le 11 avril 2011, tardivement et de façon pitoyable, après quatre mois calamiteux pour la Côte d’Ivoire et toute l’Afrique de l’Ouest.
Il est éminemment positif, puisqu’il met fin à une usurpation du pouvoir sans faire de Laurent Gbagbo un martyr – lui-même ne l’a pas voulu et il ne méritait pas de l’être – et permet à la Côte d’Ivoire d’entrer enfin dans une ère de paix et de reconstruction.

Elle fera cette entrée sous l’autorité d’Alassane Ouattara, élu le 28 novembre 2010. L’obstruction de Gbagbo l’aura contraint à consacrer quelque six mois – 10 % de son mandat de cinq ans – à se trouver, à partir de juin prochain, lorsque la paix et la sécurité auront été rétablies, en mesure de s’atteler, enfin, à cette œuvre de reconstruction.
Ma connaissance de l’homme me permet de prévoir que les Ivoiriens découvriront très vite qu’ils ont élu un grand président. Et nous penserons bientôt avec eux qu’il est bien dommage qu’Alassane Ouattara n’ait pas accédé au pouvoir cinq ans ou même dix ans plus tôt.

La chute de Gbagbo suscite chez les Africains, en même temps que du soulagement, un grand malaise : ils se sentent humiliés par les conditions dans lesquelles elle est intervenue et par les images qu’on en a vues, reflet d’une triste réalité.
Ils se sentent tout autant humiliés par ce triste constat : les Africains n’ont pas été capables de l’obtenir seuls. Sans l’aide – directe et indirecte, politique et militaire – de l’ONU et de la France, l’usurpateur et ceux qu’il a entraînés dans son aventure seraient encore en place.
Et la Côte d’Ivoire en train de s’enfoncer dans une guerre civile chaque jour plus sanglante et dévastatrice.

Certains Africains font grief à la France et même à l’ONU d’avoir favorisé le dénouement, les accusent bruyamment d’ingérence malsaine.
Nous pensons, au contraire, et je n’hésite pas à l’écrire, qu’il faut leur en savoir gré et les remercier de leur aide : dans le respect de la légalité internationale, ou à peu près, ils ont fait pencher la balance du côté du droit, ont aidé la Côte d’Ivoire à faire prévaloir le verdict des urnes et à sortir de la crise, et ont empêché le mauvais exemple donné par Gbagbo de faire jurisprudence.
Ce faisant, ils ont mis un terme à la spirale de la violence, sauvé des centaines de vies, évité des destructions. Demandez aux Ivoiriens – pas à ceux, bien sûr, qui ont perdu un pouvoir usurpé – s’ils réprouvent l’ingérence française ou celle de l’ONU : ils sont chaque jour plus nombreux à vous répondre « non, trois fois non ».
Ingérence ? Oui, sans aucun doute. Mais il faudra s’y faire : nous allons en connaître bien d’autres si, comme je le pense, celles de 2011 se révèlent payantes.

En ce moment même, la France et l’Otan exercent une ingérence beaucoup plus nette, en Libye. Avec le Royaume-Uni, ex-puissance coloniale, et le Qatar, le plus petit et le plus riche des pays arabes, membre de la Ligue des États arabes (comme la Libye).
Ils reconnaissent non pas un président élu comme en Côte d’Ivoire, mais… un pouvoir insurrectionnel armé ; mieux : ils l’aident économiquement, financièrement et même militairement.
Au régime du colonel Kaddafi, qui gouverne le pays depuis plus de quarante ans mais dont ils pensent et disent qu’il a perdu toute légitimité, ils demandent haut et fort de cesser le feu, même dans la partie du pays qu’il contrôle encore. Et de s’en aller, en laissant le pouvoir aux insurgés.
A-t-on jamais vu ingérence plus caractérisée, même si elle a été autorisée (et réglementée) par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU ?

Je comprends donc parfaitement que des pays aussi importants et aussi respectables que le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud (les fameux Brics), qui ne se sont pas opposés à la résolution lorsqu’elle a été votée, critiquent la manière dont elle est appliquée.
J’observe que l’Union africaine, qui s’est montrée pusillanime dans la crise ivoirienne et incapable de la résoudre, fait preuve, dans le cas libyen, des mêmes hésitations : on dirait qu’elle a pris pour ligne de conduite de « ménager la chèvre et le chou »…
Mais je le dis sans détour : j’approuve cette ingérence euro-américaine en Libye, comme j’ai approuvé celle qui a abouti à la chute de Gbagbo.
Car il s’agit, sans aucun doute, d’une assistance à un peuple en danger : en l’occurrence, c’est le peuple libyen qui s’est soulevé contre la pire des dictatures familiales et tribales du monde arabo-africain et qui, menacé d’extermination, a appelé à l’aide.

Le colonel Kaddafi s’est emparé du pouvoir en Libye il y a presque quarante-deux ans, par un coup d’État, et l’a exercé selon son bon vouloir, gaspillant les richesses du pays à sa guise, liquidant ses opposants sans retenue.
Il ne s’est jamais soumis à une élection ni même, comme ses pairs arabes, à un simulacre d’élection. Il a déclaré urbi et orbi son rejet doctrinal de la démocratie.
Au classement mondial des dictateurs, il se situe, sans aucun doute, parmi les plus exécrables et il ne se cache nullement de vouloir garder le pouvoir indéfiniment : les Libyens ne pouvaient donc s’en libérer que par la force et avec une aide extérieure substantielle.
Les soulèvements de leurs voisins immédiats – tunisiens à l’ouest, égyptiens à l’est – leur ont montré la voie, les ont incités à en faire autant : ils en ont alors, sans trop réfléchir, pris le risque.

Au lieu de céder à la vox populi, comme ses amis Ben Ali et Moubarak, et pour bien montrer qu’il est d’une autre étoffe, le dictateur libyen s’est répandu en invectives grossières, traitant ses concitoyens de « rats », avant de lancer ses tanks et ses avions contre les insurgés.
L’aide d’urgence qu’ils ont alors sollicitée – et qui leur est dispensée depuis un mois – était indispensable. Elle a, sans aucun doute, sauvé Benghazi, la deuxième ville du pays, de la destruction et ses habitants d’un massacre.
Mais elle n’a fait que contenir la folie meurtrière de Kaddafi, de ses fils et de leur clique. On découvre aujourd’hui qu’elle ne suffira pas à emporter la décision. Il faudra donc mettre plus de moyens pour atteindre l’objectif des insurgés libyens et de leurs alliés : écarter les Kaddafi du pouvoir et obtenir leur départ du pays.

La chute de la maison Kaddafi est à mon avis tout aussi inévitable – et tout aussi souhaitable – que celle de Gbagbo, car leur combat, à l’un et à l’autre, ne va pas dans le sens de l’Histoire.
Comme l’ex-président ivoirien, les Kaddafi ont coalisé contre eux trop de pays et trop de forces ; ils ont perdu, eux aussi, leurs soutiens les uns après les autres : qui, en dehors de quelques dictateurs, a intérêt à leur maintien au pouvoir ?
Soyez-en assurés en tout cas : si la maison Kaddafi était encore debout dans quelques mois, c’est l’ensemble du « printemps arabe » qui serait en péril.
L’ingérence pour l’abattre, même si elle crée un précédent discutable, est donc, pour moi, la bienvenue.