Les Américains n’ont pas laissé le corps aux siens, ils ne l’ont pas non plus remis à l’Arabie saoudite pour qu’il soit enterré là où il est né. Ils disent l’avoir confié à la mer.
Ils assurent qu’ils ont respecté la dignité de l’homme et les rites de sa religion. Personne ne sait si c’est vrai, et personnellement j’en doute.

Nous n’avons pas vu non plus de photos de Ben Laden mort : contre l’avis de ses collaborateurs, dont le directeur de la CIA, le président américain a décidé qu’il n’était pas de l’intérêt de son pays d’en publier. Les clichés du cadavre seraient trop « atroces » pour être montrés.
On n’a donc pas le corps de Ben Laden, confisqué par ceux qui l’ont tué, et on ne verra pas la photo de sa dépouille : dans ces conditions, certains se persuaderont, malgré tout, que le chef d’Al-Qaïda n’a été ni retrouvé ni tué.
Le président des États-Unis a préféré cet inconvénient à celui qui aurait résulté de la publication de photos montrant aux musulmans un Ben Laden défiguré.
Pour ma part, et avant même que sa mort ne soit reconnue par son « organisation », j’ai toujours pensé qu’Oussama Ben Laden était bien dans la grande villa pakistanaise dont on nous a montré la photo et qu’il a été exécuté sans merci par les commandos des Navy Seals chargés de cette besogne.

Vous et moi devons constater que nous ne disposons que de la version américaine des faits. Nous ne savons que ce qu’ils ont bien voulu dire, ignorons ce qu’ils gardent pour eux et devons croire leurs mensonges jusqu’à ce qu’ils les démentent eux-mêmes : ne nous ont-ils pas sciemment désinformés en racontant d’abord que « Ben Laden était armé et qu’il avait utilisé l’une de ses femmes comme bouclier humain » avant de revenir sur cette assertion, la jugeant sans doute « trop grosse » ?
Ne nous disent-ils pas encore aujourd’hui, sans autre précision, que « Ben Laden a résisté », raison pour laquelle ils l’ont tué au lieu de le capturer ?
Mais l’Amérique est une démocratie, où, on le sait, la presse est particulièrement puissante et vigilante. Ses dirigeants ont assurément la possibilité de présenter les faits à leur avantage. Mais ils ne peuvent courir le risque de travestir la vérité.
Le récit qu’ils ont fait de la traque de Ben Laden et de sa mort a certes sa part d’ombre, mais il doit être vrai dans ses grandes lignes ; en tout cas, il permet à l’analyste de deviner ce qui est seulement suggéré et d’en tirer beaucoup d’enseignements.
Je vous livre les réflexions qu’il m’inspire.

1- On savait que Ben Laden redoutait d’être capturé et préférait de loin être tué.
Les dirigeants américains, eux, disent qu’ils auraient préféré le capturer et ont été obligés de le tuer. On ne peut pas les croire : de leur propre aveu, ils ont tué un homme non armé et d’autres qui ne l’étaient pas davantage, et blessé des femmes.
Il s’agissait pour eux de venger leurs morts en exécutant l’homme qui leur a infligé l’humiliation du 11 septembre 2001. Les ordres devaient être de le tuer, et les commandos l’ont fait sans doute avec plaisir et acharnement, au point qu’il n’était plus présentable.
Il s’est agi, à mon avis, d’un meurtre d’État, et la liesse populaire qu’il a déclenchée aux États-Unis a montré que les Américains se sont sentis vengés.
J’ajoute que le fait de dérober le corps et de lui refuser un enterrement va dans ce sens, même si les Américains avaient d’autres raisons.
« Justice est faite », a dit le président Obama. C’est inexact : « une justice qui tue sans juger n’est pas la justice ».

2- Al-Qaïda n’a pas été capable d’assurer la sécurité de son chef, et ce dernier, s’il vivait depuis cinq ans dans la villa de plusieurs étages où il a été surpris et tué, ne se comportait pas comme un homme en guerre, recherché par des ennemis qu’il sait puissants et implacables.
Il ne disposait ni d’une protection ni d’un système d’alerte dignes de ces noms. On a pu arriver à l’endroit où il vivait, y pénétrer, le tuer avec son fils, confisquer et son corps et ses documents, avant de se retirer tranquillement, au bout de quarante minutes, sans une égratignure.
3- Le Pakistan se dit l’allié des États-Unis. Il donne l’impression d’être un État vassal, voire un protectorat, en tout cas un pays non gouverné : Ben Laden a pu s’y installer avec un entourage de vingt ou trente personnes sans que les principaux dirigeants politiques du pays le sachent. Quant aux États-Unis, leur équipée contre Ben Laden montre qu’ils peuvent mener au Pakistan toutes les opérations qu’ils veulent sans prévenir ni avoir à s’excuser.
4- Vivant, Oussama Ben Laden, par ses actes et ses paroles, a assuré à George W. Bush une grande popularité et l’a aidé à se faire réélire en novembre 2004.
Mort, il rend le même service à son successeur, Barack Obama, dont la cote de popularité a grimpé de onze points du jour au lendemain.
S’il est réélu l’année prochaine, il le devra, au moins en partie, au fait d’avoir tué Ben Laden.
Cela dit, à cause du chef d’Al-Qaïda, les Américains sont en guerre depuis dix ans, ont dépensé de ce fait 2 000 milliards de dollars, se sont lourdement endettés et ont été distraits de leur compétition avec la Chine.

5- La mort de Ben Laden aura-t-elle pour conséquence la disparition d’Al-Qaïda et du terrorisme islamiste ?
À terme, très certainement, même si une organisation aussi décentralisée qu’Al-Qaïda peut survivre sans chef reconnu et accepté, sans commandement unifié, sous la forme d’entités autonomes.
Elle marque en tout cas la fin d’une époque. Ni Ayman al-Zawahiri ni aucun autre dirigeant de l’organisation ne pourra remplacer Oussama Ben Laden, dont Ali H. Soufan* a écrit : « Son parcours était unique, avec son passé de combattant contre les Soviétiques dans les années 1980, ou celui de richissime homme d’affaires qui plaqua tout pour mener une vie austère de moudjahid. »
Il ajoute : « Avec le printemps arabe, Al-Qaïda est devenue quasiment obsolète. Les peuples arabes ont réalisé qu’ils n’avaient pas à combattre leur ennemi lointain américain pour faire tomber leurs dirigeants comme le proclamait Ben Laden. »

Autre grand connaisseur du djihadisme, le professeur Olivier Roy est catégorique : « Le fait que les Américains aient réussi à trouver Ben Laden prouve que l’organisation, en perte de vitesse, était à bout de souffle.
Ben Laden ne pouvait plus circuler et il n’a atteint aucun de ses objectifs : il n’a renversé aucun tyran arabe – ce que les peuples ont réussi à faire – ni chassé les Israéliens de Palestine.
En cours d’extinction depuis le 11 septembre 2001, le mouvement peut encore faire parler de lui, inquiéter l’Amérique et ses alliés, mais il ne peut plus revenir au centre des enjeux du monde musulman. »

Quoi qu’il en soit, dans l’après-Ben Laden, les dictateurs arabes ne peuvent plus invoquer son nom pour justifier leur maintien au pouvoir et leurs actes.
Mais quid de l’Amérique ? Se sentira-t-elle apaisée après avoir tué celui qui l’a humiliée ? Profitera-t-elle de sa disparition pour se retirer plus vite d’Afghanistan ? Nous ne tarderons pas à le savoir.
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* Ali H. Soufan est un agent du FBI qui a interrogé des détenus membres d'Al-Qaïda.