En décembre dernier a éclaté la crise postélectorale ivoirienne, qui devait durer plus de cent jours et conduire à un début de guerre civile : on en est aujourd’hui encore à dénombrer les morts, à évaluer les dégâts et les conséquences sur l’économie, non seulement du pays, mais de la région. Mais la crise est finie et, dès le mois prochain, débutera la convalescence.
Au même moment, ou presque, un autre pays africain, la Tunisie, entrait en ébullition pour, en un mois, se libérer de son dictateur, amorcer une révolution et, par contagion, engendrer ce « printemps arabe » dont on n’a pas fini de parler : d’un océan, l’Atlantique, à un autre, l’Indien, une dizaine de pays afro-asiatiques sont passés successivement, voire simultanément, d’un immobilisme séculaire et désespérant à une agitation de type révolutionnaire ; secoués, leurs dictateurs en ont perdu le sommeil et parfois leur fauteuil.
Comme pour ponctuer cette accélération de l’Histoire, est intervenu, il y a quinze jours, un événement qu’on n’attendait plus et dont les conséquences sont encore difficiles à mesurer : la localisation et le meurtre par les Américains d’Oussama Ben Laden, ce chef d’Al-Qaïda qui leur avait infligé l’humiliation du 11 septembre 2001.

Certains sont heureux de vivre ce tourbillon d’événements qui annoncent la fin d’une ère d’oppression et dont ils attendent un mieux ; d’autres s’inquiètent de voir disparaître des repères auxquels ils s’étaient habitués, une stabilité dont ils appréciaient les avantages.
Mais nous sentons tous que « ça bouge » et qu’il nous faut, comme dans un avion qui traverse une zone de turbulences, « attacher nos ceintures ». Et nous nous interrogeons : sommes-nous dans la bonne direction et où allons-nous ?
Ma réponse est sans équivoque : oui nous sommes dans la bonne direction et nous allons vers un mieux. Même s’il ne fait aucun doute que le chemin est semé de difficultés et d’embûches.
Je pense que c’est le prix à payer pour sortir du plus criant des sous-développements politiques et gravir les marches qui conduisent à un stade supérieur de la vie en société.

L’Afrique de l’Ouest. Chaque semaine qui passe depuis qu’on a mis un terme, début avril, à l’usurpation du pouvoir par Laurent Gbagbo montre que la victoire remportée ce jour-là par la démocratie inaugure, pour la Côte d’Ivoire et pour toute l’Afrique de l’Ouest, une ère d’apaisement politique et de reconstruction économique.
C’est un nouveau chapitre de l’histoire de cette région qui s’écrit sous nos yeux, et, j’en suis persuadé, tous y gagneront, même ceux et celles qui croient aujourd’hui en être les victimes.
L’Afrique du Nord. En 2010, ceux d’entre nous qui se préoccupaient de l’avenir de cette région voyaient, du Caire à Tunis, trois pays dotés de régimes politiques en place depuis vingt, trente ou quarante ans, donc en fin de course.
Mais nous ne pouvions que nous interroger : quand cela va-t-il se terminer ? Comment vont-ils s’en sortir ? Bien que cruciales, ces deux questions n’étaient pas posées, et nul n’avait a fortiori la réponse.
Elle est arrivée au début de cette année pour la Tunisie et l’Égypte, alors qu’on ne l’attendait pas et sous une forme que nul n’avait imaginée.
Pour la Libye, elle est en route. Le régime de Kaddafi ne s’est pas effondré, mais sa résistance touche à son terme, et je ne pense pas me hasarder beaucoup en pronostiquant une issue rapide et tout à fait favorable aux insurgés.
Pour ces trois pays, qui rassemblent 100 millions d’Africains, l’avenir était bouché. Il est aujourd’hui incertain, mais il appartient désormais à leurs peuples, débarrassés des oligarchies politiques qui accaparaient le pouvoir, de l’écrire.
Chacun d’eux le fera à sa manière, selon son génie propre.

La mort de Ben Laden. Je pense que les historiens établiront qu’elle marque le début de la fin du terrorisme islamiste. Qui aura sévi pendant un quart de siècle et causé du tort, en premier lieu, à l’islam et aux musulmans.
Mais il aura coûté cher – et pas seulement financièrement – à l’humanité tout entière : pour s’en prémunir, elle a dû modifier son mode de vie et ses lois, aller jusqu’à légitimer, légaliser et pratiquer la torture.
Sans susciter la moindre protestation d’aucune des belles âmes de l’Occident, les anciens vice-président et secrétaire à la Défense de George W. Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld, ont eu l’indécence, en ce mois de mai 2011, de réclamer publiquement au président Barack Obama de la réinstaurer.
Les rues arabe et musulmane, elles, n’ont marqué aucune émotion à l’annonce de la mort d’Oussama Ben Laden. Laquelle n’a pas suscité de réaction populaire et, à l’exception d’un dirigeant du Hamas, aucune personnalité, aucun intellectuel arabe ou musulman n’a réprouvé son meurtre, ni célébré sa mémoire.
Ce silence assourdissant confirme ce que nous pensions et ce que les meilleurs spécialistes occidentaux du djihadisme soutenaient : dans leur écrasante majorité, les musulmans ont rejeté le benladénisme, en particulier son recours au terrorisme aveugle.
Peut-on espérer meilleure nouvelle à même de nous éloigner de ce « choc des civilisations » appelé de leurs vœux par certains ?

En vérité, c’est un « dialogue des civilisations » qui va désormais se révéler possible.
En prélude de celui-ci, deux réconciliations se sont déjà esquissées au sein du monde arabo-musulman : l’une entre le Fatah et le Hamas, l’autre entre l’Égypte et l’Iran.
Viendra bientôt, plus tôt donc qu’on ne le pense, l’annonce que la guerre d’Afghanistan elle-même, déclenchée par George W. Bush il y a près de dix ans, s’achemine vers sa fin.
Ce sera, je pense, l’effet conjugué le plus spectaculaire de la démocratisation du monde arabo-musulman et de la disparition du chef d’Al-Qaïda.
Hamid Karzaï, installé par George W. Bush à la tête de l’Afghanistan et mal « réélu » l’an dernier, doit savoir que ses jours au pouvoir sont désormais comptés. Les États-Unis et l’OTAN, qui le tiennent à bout de bras financièrement et politiquement, ont désormais la porte de sortie qu’ils cherchaient. Nous apprendrons donc, dans les prochains mois, que le processus d’un retrait militaire et de l’installation d’un autre pouvoir à Kaboul a commencé.