Je cite d’abord (pour mémoire) la comparution de Dominique Strauss-Kahn à l’audience judiciaire du 6 juin, à New York, dans l’affaire qui l’oppose à Nafissatou Diallo. Ce jour-là déjà, et les suivants, nous en saurons un peu ou beaucoup plus sur l’histoire scabreuse qui accable l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI).
La victime africaine (présumée) de cet imbroglio et les prolongements qui en résultent lui donnent pour nous un supplément d’intérêt. Attendons-nous à des surprises.

Très sollicité en cette période de crise économique et financière, le FMI, lui, doit se doter, au cours de ce même mois de juin, d’un nouveau directeur général en remplacement de DSK. Les pays émergents ne s’étant pas entendus sur un candidat et la Chine n’ayant pas pris position pour un changement, on optera probablement pour la continuité : l’Europe ayant adoubé la candidate présentée par la France – Christine Lagarde –, il suffira que les États-Unis et le Japon lui donnent leurs voix pour qu’elle soit désignée (voir graphique ci-dessous).

Pour un mandat plein de cinq ans ? Ou bien seulement pour reprendre, jusqu’en novembre 2012, celui, interrompu, de Dominique Strauss-Kahn ?
Christine Lagarde est avocate, pas économiste. Mais ses qualités personnelles, son expérience et son bilinguisme en font un bon « dernier candidat européen » pour ce poste. Aux pays émergents de se préparer pour que l’un de leurs ressortissants lui succède dans dix-huit mois ou dans cinq ans…

Plus attendu – je pense qu’il devrait intervenir, lui aussi, d’ici à la fin juin – est le départ du pouvoir de Kaddafi et de sa clique. Face à l’insurrection révolutionnaire des Libyens, aux bombardements euro-américains et à l’hostilité générale, ils auront tout de même tenu quatre mois.
Autant qu’hier, en Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo.
Dans les deux cas, l’entêtement d’un homme et de ses affidés, leur volonté de s’accrocher au pouvoir coûte que coûte auront provoqué des milliers de morts et de lourdes destructions, sans autre avantage pour eux que de retarder de quelques semaines leur inévitable chute. Et de la rendre plus dure.

Qu’il intervienne au cours de ce mois, comme je le pense, ou un peu plus tard, le dénouement libyen nous conduira, comme plus généralement le « printemps arabe » et la dévolution du pouvoir en Côte d’Ivoire, à nous interroger à nouveau :
• sur l’attitude et le comportement des Euro-Américains à notre égard ;
• sur le rôle joué par l’Union africaine (UA), ses présidents en exercice et le président de sa Commission.
Je commence par l’UA, car son attitude, décalée, voire déphasée, me paraît préoccupante.

Elle ne s’est en tout cas pas manifestée à temps ni avec suffisamment de force pour applaudir au « printemps arabe » lorsqu’il a éclos en Tunisie et en Égypte. A-t-elle seulement félicité les deux pays lorsqu’ils se sont libérés de leurs dictateurs respectifs ? Si elle l’a fait, c’est à voix si basse que nous ne l’avons pas entendue.
Sur la Libye, elle réédite les atermoiements et les erreurs qu’elle a commises en Côte d’Ivoire, où sa position a été ambiguë : jusqu’au bout, ou presque, et même lorsqu’elle a fini par dire que le président élu était bien Alassane Ouattara, elle s’est abstenue de nommer l’usurpateur et s’est gardée de le condamner.
Son président en exercice et le président de sa Commission ont assisté, le 21 mai, à Yamoussoukro, à l’investiture du président élu, Alassane Ouattara. Mais ont-ils vraiment contribué à ce que cet événement ait lieu ? Qu’ont-ils fait pour le hâter et pour éviter à la Côte d’Ivoire de sombrer dans la guerre civile ? Pas grand-chose.

Et qu’on ne me dise pas que la situation commandait la prudence, imposant la ligne qui a été suivie.
Les hommes et leur tempérament comptent, comme vous et moi le savons : imaginons que le président de la Commission fût encore Alpha Oumar Konaré et non pas Jean Ping. Qui pense sérieusement qu’il aurait laissé courir ?
Il n’aurait certainement pas accepté, lui, que l’UA fasse montre d’autant de compréhension à l’égard d’un Gbagbo foulant aux pieds la démocratie et, sur sa lancée, d’un Kaddafi exterminant son peuple.

Venons-en aux Euro-Américains et à leur comportement actuel à notre égard.
Je sais pertinemment que les Européens nous ont colonisés durement et avec bonne conscience. Je n’ignore pas que, dans un passé récent, Américains et Européens ont soutenu sans états d’âme nos pires dictateurs : Batista, Trujillo, Duvalier, Amin Dada, Mobutu, Reza Pahlavi, etc.
Je n’ai pas oublié qu’ils se sont servis de Saddam Hussein et d’Oussama Ben Laden avant de les liquider, qu’ils ont courtisé Kaddafi pour son argent, que, pendant des décennies, le régime de l’apartheid leur est apparu comme un partenaire fréquentable, qu’ils ne juraient, il y a encore peu, que par Moubarak, Ben Ali, Assad, et que, aujourd’hui même, ils se gardent de faire le moindre reproche aux dirigeants rétrogrades de l’Arabie saoudite.
Mais il se trouve qu’au début de cette année, tardivement, ils ont compris qu’il était de leur intérêt de changer leur fusil d’épaule. L’évolution de nos pays vers la démocratie leur est apparue comme une nouvelle donnée sur laquelle il était bon (pour eux) de miser. Ils se sont mis à l’encourager, ont promis de la soutenir. Et l’ont fait, y compris militairement et financièrement.
Au nom de quel principe ferions-nous la fine bouche et refuserions-nous cette aide ?
Notre intérêt bien compris est, au contraire, d’encourager les Euro-Américains à persévérer dans cette voie. Montrons-leur qu’en mettant leurs actes en conformité avec les valeurs qu’ils défendent, en se plaçant du côté des peuples et de leurs jeunesses, ils font le bon choix.
Ce n’est pas aux Euro-Américains, parce que leur passé est critiquable, que nous devons faire des remontrances. Eux ont changé : prenons-en acte et faisons en sorte qu’ils s’enracinent dans la voie nouvelle qu’ils ont choisi d’emprunter.

En revanche, les Russes et les Chinois font comme s’il n’y avait ni « printemps arabe » ni démocratie africaine : à eux nous devons dire, discrètement mais fermement, de cesser de sourire à nos dictateurs et de ne plus leur faire la courte échelle.
Je ne parviens pas à comprendre que des intellectuels africains, aussi nombreux que sincères, absolvent les dirigeants russes et chinois, bien qu’ils persévèrent dans leur soutien à nos dictateurs, pour concentrer leurs critiques sur les Euro-Américains, ignorant superbement que ces derniers se sont mués en supporteurs actifs de nos jeunes démocraties.