Petit bilan de six mois
dimanche 12 juin 2011 :: Moyen-Orient :: #808 :: rss :: lu 4112 fois
Il n’est pas de dirigeant politique ou de haut fonctionnaire international, pas de grand économiste ou d’intellectuel de renommée mondiale qui n’ait son mot à dire sur le phénomène, en général pour s’en féliciter ; pas de conférence internationale qui ne s’en saisisse, à l’instar du G8, qui vient de se tenir à Deauville, pour marquer sa sollicitude envers ces insurgés, dont nul n’attendait qu’ils se lèvent pour abattre de si encombrantes dictatures.
Francis Fukuyama : cet intellectuel américain (d’origine asiatique), classé à droite et spécialiste de « sociétologie », est devenu célèbre, du jour au lendemain, en annonçant que la chute du communisme, en 1989, marquait « la fin de l’Histoire ». Il avait alors 36 ans et écrivait ceci : « Nous n’assistons pas seulement à la fin de la Guerre froide ou à la transition vers une période posthistorique, mais à la fin de l’histoire en tant que telle, c’est-à-dire à l’aboutissement de l’évolution idéologique de l’humanité, et à l’extension universelle de la démocratie libérale occidentale comme forme ultime de gouvernement humain. »
Interrogé sur le « printemps arabe », il vient de formuler un jugement que je vous livre parce qu’il est passé inaperçu et aussi parce qu’il résume le point de vue des grands intellectuels occidentaux : « Le printemps arabe ? Eh bien, avant tout, je suis véritablement ravi que ce soit arrivé, parce que la démocratie ne peut advenir sans mobilisation populaire. Tout le monde pensait, en un sens, que les Arabes en étaient incapables. Ils ont montré qu’ils pouvaient le faire.
Mais je crois que créer des institutions demande du temps et que, pour l’heure, les gens les plus ouverts sur l’extérieur, les plus démocrates, tolérants et libéraux, sont très mal organisés. Ils n’ont aucune expérience. La société civile avait été réduite à néant, si bien que tout ce qui soutient des institutions démocratiques solides fait défaut. »
Ce « printemps arabe » dont tout le monde parle est devenu, en moins de six mois, un facteur important des relations internationales : on espère sa réussite, mais on la juge incertaine, au point d’appréhender son échec, qu’on estime possible ou même probable.
Où en est-il à la veille de l’été, qui ne favorise pas l’action dans des pays arabes écrasés de soleil, et à quelques semaines du mois de ramadan, qui, en terre d’Islam, en enfièvre quelques-uns mais en anesthésie la plupart ?
Je vous livre mon analyse d’observateur attentif en précisant qu’il s’agit d’une situation évolutive dont les aléas et les imprévus rendent tout pronostic hasardeux.
C’est donc avec prudence et modestie que je dirai ceci :
1) Il me semble que l’acquis tunisien est solidement établi. On peut faire un parallèle avec ce que Bourguiba a dit le 31 juillet 1954, lorsque Pierre Mendès France annonça devant le bey, à Carthage, que la France consentait enfin à l’autonomie interne de la Tunisie. Habib Bourguiba avait alors déclaré : « C’est une étape substantielle et décisive vers l’indépendance. »
Cette dernière est advenue dix-huit mois après ce discours de Carthage, et je crois pouvoir dire que, sauf accident, la démocratie tunisienne aura été instaurée dans les dix-huit mois à dater du 14 janvier 2011, jour de la chute formelle de la dictature.
En Égypte, la dictature de Hosni Moubarak, de son clan et de son parti est tombée un mois plus tard, le 11 février. Mais la transition vers la démocratie est assurée depuis quatre mois par l’armée, celle-là même qui avait confié le pouvoir, en 1981, à Moubarak et accepté qu’il le monopolise et s’y perpétue.
Il n’est pas acquis, au regard du comportement de l’armée égyptienne à ce jour, qu’elle ait renoncé « aux poisons et aux délices » du pouvoir et opté pour la démocratie. L’allié américain lui-même, par la bouche de Hillary Clinton, constate que la répression n’a pas cessé et que le cap démocratique n’est pas tenu.
2) La Tunisie et l’Égypte comptent ensemble près de cent millions d’habitants : le tiers de la population totale du monde arabe. Pour le moment, ce sont les deux seuls pays où le « printemps arabe » a enregistré de vrais succès : obtenus rapidement et avec une apparente facilité, ils ont constitué une « divine surprise ».
Hors de ces deux cas, lorsque leur mainmise sur le pouvoir a été attaquée, les autocrates ont résisté avec férocité, et jusqu’ici, ils ont tenu.
Je pense que le dictateur yéménite est en bout de course, mais que, de toute manière, ce pays est à des « décennies lumière » de la démocratie : il ne fera, hélas, selon toute probabilité, que changer de maîtres.
La Syrie ? Le pouvoir y est tenu par une minorité armée qui se bat, le dos au mur, pour sa survie. Mais la révolte des opprimés syriens, la majorité, semble si déterminée et si profonde qu’elle devrait obtenir sinon la chute du régime, du moins le desserrement de son joug.
3) C’est en Libye que se joue le sort du « printemps arabe » et ce qui s’y passe en ce moment même est, à mon avis, source d’optimisme. Même s’ils sont lents, les progrès des insurgés libyens sont réels.
Au fil des jours, ces insurgés, qui n’existent comme force – inorganisée au début – que depuis près de quatre mois, sont mieux armés et mieux dirigés. Le nombre et la force de leurs alliés extérieurs s’accroissent tandis qu’à l’intérieur les ralliements se multiplient.
À l’inverse, l’étau se resserre autour du dictateur libyen : ses collaborateurs le quittent l’un après l’autre, et ses derniers alliés le lâchent ; ses moyens se réduisent, ses réserves se raréfient et ce qui lui restait de prestige s’est envolé.
À Tripoli, son État, ou ce qui en tient lieu, se disloque à mesure que s’affermit, à Benghazi, le nouvel État libyen.
L’Italie, ex-puissance coloniale, vient de choisir son camp : elle met tous ses moyens – et son savoir-faire – à la disposition du nouvel État libyen.
Et pour ôter au clan des Kaddafi tout espoir de répit, l’Otan a prolongé de trois mois la durée de son intervention militaire.
Un dernier signe – anecdotique – indique que la fin des Kaddafi est on ne peut plus proche : l’arrivée à Tripoli, pour les défendre, de deux ténors du barreau français, Roland Dumas et Jacques Vergès.
Ils s’étaient mobilisés pour Laurent Gbagbo et se sont rendus à Abidjan en mars 2011 pour le conforter en tant que président usurpateur.
À peine étaient-ils retournés à Paris que leur client chutait et se rendait à ceux dont il avait usurpé le pouvoir.
À l’exception notable du Sénégal, où le président Abdoulaye Wade a fait le bon choix en favorisant l’avènement de la démocratie, hier en Côte d’Ivoire, aujourd’hui en Libye, l’Afrique est en train de rater une opportunité historique.
Si elle s’était félicitée de l’accession de la Tunisie et de l’Égypte à la démocratie, si elle avait aidé les insurgés libyens à l’emporter plus rapidement, elle aurait contribué à faire que le « printemps arabe » soit africain.
Par les trois pays – africains – qui l’ont initié, et par l’Afrique qui l’aurait soutenu.
Francis Fukuyama : cet intellectuel américain (d’origine asiatique), classé à droite et spécialiste de « sociétologie », est devenu célèbre, du jour au lendemain, en annonçant que la chute du communisme, en 1989, marquait « la fin de l’Histoire ». Il avait alors 36 ans et écrivait ceci : « Nous n’assistons pas seulement à la fin de la Guerre froide ou à la transition vers une période posthistorique, mais à la fin de l’histoire en tant que telle, c’est-à-dire à l’aboutissement de l’évolution idéologique de l’humanité, et à l’extension universelle de la démocratie libérale occidentale comme forme ultime de gouvernement humain. »
Interrogé sur le « printemps arabe », il vient de formuler un jugement que je vous livre parce qu’il est passé inaperçu et aussi parce qu’il résume le point de vue des grands intellectuels occidentaux : « Le printemps arabe ? Eh bien, avant tout, je suis véritablement ravi que ce soit arrivé, parce que la démocratie ne peut advenir sans mobilisation populaire. Tout le monde pensait, en un sens, que les Arabes en étaient incapables. Ils ont montré qu’ils pouvaient le faire.
Mais je crois que créer des institutions demande du temps et que, pour l’heure, les gens les plus ouverts sur l’extérieur, les plus démocrates, tolérants et libéraux, sont très mal organisés. Ils n’ont aucune expérience. La société civile avait été réduite à néant, si bien que tout ce qui soutient des institutions démocratiques solides fait défaut. »
Ce « printemps arabe » dont tout le monde parle est devenu, en moins de six mois, un facteur important des relations internationales : on espère sa réussite, mais on la juge incertaine, au point d’appréhender son échec, qu’on estime possible ou même probable.
Où en est-il à la veille de l’été, qui ne favorise pas l’action dans des pays arabes écrasés de soleil, et à quelques semaines du mois de ramadan, qui, en terre d’Islam, en enfièvre quelques-uns mais en anesthésie la plupart ?
Je vous livre mon analyse d’observateur attentif en précisant qu’il s’agit d’une situation évolutive dont les aléas et les imprévus rendent tout pronostic hasardeux.
C’est donc avec prudence et modestie que je dirai ceci :
1) Il me semble que l’acquis tunisien est solidement établi. On peut faire un parallèle avec ce que Bourguiba a dit le 31 juillet 1954, lorsque Pierre Mendès France annonça devant le bey, à Carthage, que la France consentait enfin à l’autonomie interne de la Tunisie. Habib Bourguiba avait alors déclaré : « C’est une étape substantielle et décisive vers l’indépendance. »
Cette dernière est advenue dix-huit mois après ce discours de Carthage, et je crois pouvoir dire que, sauf accident, la démocratie tunisienne aura été instaurée dans les dix-huit mois à dater du 14 janvier 2011, jour de la chute formelle de la dictature.
En Égypte, la dictature de Hosni Moubarak, de son clan et de son parti est tombée un mois plus tard, le 11 février. Mais la transition vers la démocratie est assurée depuis quatre mois par l’armée, celle-là même qui avait confié le pouvoir, en 1981, à Moubarak et accepté qu’il le monopolise et s’y perpétue.
Il n’est pas acquis, au regard du comportement de l’armée égyptienne à ce jour, qu’elle ait renoncé « aux poisons et aux délices » du pouvoir et opté pour la démocratie. L’allié américain lui-même, par la bouche de Hillary Clinton, constate que la répression n’a pas cessé et que le cap démocratique n’est pas tenu.
2) La Tunisie et l’Égypte comptent ensemble près de cent millions d’habitants : le tiers de la population totale du monde arabe. Pour le moment, ce sont les deux seuls pays où le « printemps arabe » a enregistré de vrais succès : obtenus rapidement et avec une apparente facilité, ils ont constitué une « divine surprise ».
Hors de ces deux cas, lorsque leur mainmise sur le pouvoir a été attaquée, les autocrates ont résisté avec férocité, et jusqu’ici, ils ont tenu.
Je pense que le dictateur yéménite est en bout de course, mais que, de toute manière, ce pays est à des « décennies lumière » de la démocratie : il ne fera, hélas, selon toute probabilité, que changer de maîtres.
La Syrie ? Le pouvoir y est tenu par une minorité armée qui se bat, le dos au mur, pour sa survie. Mais la révolte des opprimés syriens, la majorité, semble si déterminée et si profonde qu’elle devrait obtenir sinon la chute du régime, du moins le desserrement de son joug.
3) C’est en Libye que se joue le sort du « printemps arabe » et ce qui s’y passe en ce moment même est, à mon avis, source d’optimisme. Même s’ils sont lents, les progrès des insurgés libyens sont réels.
Au fil des jours, ces insurgés, qui n’existent comme force – inorganisée au début – que depuis près de quatre mois, sont mieux armés et mieux dirigés. Le nombre et la force de leurs alliés extérieurs s’accroissent tandis qu’à l’intérieur les ralliements se multiplient.
À l’inverse, l’étau se resserre autour du dictateur libyen : ses collaborateurs le quittent l’un après l’autre, et ses derniers alliés le lâchent ; ses moyens se réduisent, ses réserves se raréfient et ce qui lui restait de prestige s’est envolé.
À Tripoli, son État, ou ce qui en tient lieu, se disloque à mesure que s’affermit, à Benghazi, le nouvel État libyen.
L’Italie, ex-puissance coloniale, vient de choisir son camp : elle met tous ses moyens – et son savoir-faire – à la disposition du nouvel État libyen.
Et pour ôter au clan des Kaddafi tout espoir de répit, l’Otan a prolongé de trois mois la durée de son intervention militaire.
Un dernier signe – anecdotique – indique que la fin des Kaddafi est on ne peut plus proche : l’arrivée à Tripoli, pour les défendre, de deux ténors du barreau français, Roland Dumas et Jacques Vergès.
Ils s’étaient mobilisés pour Laurent Gbagbo et se sont rendus à Abidjan en mars 2011 pour le conforter en tant que président usurpateur.
À peine étaient-ils retournés à Paris que leur client chutait et se rendait à ceux dont il avait usurpé le pouvoir.
À l’exception notable du Sénégal, où le président Abdoulaye Wade a fait le bon choix en favorisant l’avènement de la démocratie, hier en Côte d’Ivoire, aujourd’hui en Libye, l’Afrique est en train de rater une opportunité historique.
Si elle s’était félicitée de l’accession de la Tunisie et de l’Égypte à la démocratie, si elle avait aidé les insurgés libyens à l’emporter plus rapidement, elle aurait contribué à faire que le « printemps arabe » soit africain.
Par les trois pays – africains – qui l’ont initié, et par l’Afrique qui l’aurait soutenu.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Quelques recommandations d’usage à l’attention des internautes
Vous voulez donner votre avis sur l’un des posts ? Rien de plus simple, tous les commentaires sont les bienvenus. Cependant, gardez à l'esprit que ces blogs font l'objet d’une modération régulière. Ce qui signifie que Jeuneafrique.com se réserve le droit de choisir les commentaires qui seront mis en ligne.
Bien évidemment, nul besoin de préciser que les posts hors-sujet ou injurieux ne seront pas publiés. A bon entendeur…
Suggestions
Si vous souhaitez nous faire part de vos suggestions concernant les blogs, n’hésitez pas à nous écrire à l’adresse suivante : blogs@jeuneafrique.com