Mais il lui arrive aussi d’être en furie : alors, les événements se bousculent au point que nous ne parvenons même plus à les suivre et à les comprendre. La signification de chacun d’eux, son importance relative par rapport aux autres, ses conséquences sur eux sont sources d’interrogation et font l’objet d’interminables débats.
Depuis plusieurs semaines, nous sommes dans l’un de ces moments de déchaînement où, submergé, le commun des mortels perd pied. Avec l’aide de quelques spécialistes, dont je citerai ci-dessous le diagnostic, je voudrais, pour nous aider à y voir clair, répondre à certaines des interrogations suscitées par cette foisonnante actualité. Faute de place, je ne pourrai, toutefois, traiter dans cette livraison que de deux événements d’inégale importance, mais dont l’évolution marquera la fin de ce mois de juin.

1) Le « printemps arabe » :
Est-il en train d’échouer ? Ou conserve-t-il ses chances de réussite ? Et dans ce cas, sur quoi va-t-il déboucher ?
Après ses premiers succès en Tunisie, le 14 janvier, et en Égypte, le 11 février, les très fortes résistances qu’il a rencontrées en Libye, au Yémen et en Syrie donnent l’impression qu’il « patine », fait du surplace et perd son momentum.
À son « tableau de chasse » sont accrochés deux dictateurs, écartés en à peine deux mois. Et puis, plus rien depuis quatre mois.
La Ligue arabe s’est exprimée une fois, timidement, il y a plusieurs semaines, contre la dictature de Kaddafi. Puis s’en est retournée à son habituelle insignifiance. L’Union africaine ? Elle reste abonnée à la tergiversation et n’a aucune prise sur les événements.

Cette impression de semi-échec, de bouteille à moitié vide, est trompeuse – fort heureusement. Elle décrit une phase de la bataille des peuples arabes contre leurs dictateurs et pour l’avènement de la démocratie.
Qui se traduira, à mon avis, par de nouvelles et prochaines victoires.
Les peuples sont en effet restés mobilisés : ils ont accepté de très lourds sacrifices, des milliers de morts et de blessés, beaucoup de détenus et de maltraités, et ils sont revenus à la charge par vagues successives ; à ce jour, ils ne donnent aucun signe de lassitude.
Les dictateurs yéménite et libyen ont refusé de s’en aller et ont montré qu’ils voulaient mourir au pouvoir. Il en sera donc ainsi : le Yéménite a déjà été éliminé ; le Libyen s’en ira ou mourra à son tour, et le tableau de chasse s’enrichira alors d’un quatrième trophée.
Le Syrien ? Lui non plus ne finira pas bien.

Je ne prends pas mes désirs pour la réalité mais fonde ce pronostic optimiste sur l’analyse du rapport des forces.
Les dictateurs sont de plus en plus isolés et déconsidérés tandis que les peuples, eux, ont des alliés puissants, déterminés, trop engagés pour reculer et dont le nombre augmente chaque semaine, car, au-dessus des gouvernements et pour les empêcher de renoncer, il y a l’opinion mondiale avec ses personnalités influentes et toutes les institutions internationales.
Une coalition de cette envergure ne peut que gagner.
Les États membres de la Ligue arabe et de l’Union africaine eux-mêmes se détachent l’un après l’autre de la position anachronique de ces deux organisations pour, sans elles, épouser le mouvement de l’Histoire en marche.
Conclusion : nous aurions pu mieux faire et plus vite. Mais nous sommes dans la bonne direction et nous nous rapprochons du but.

J’ajoute à cela que ce « printemps arabe » a déjà suscité chez les plus lucides des commentateurs de très nombreuses réactions positives. Je vous en soumets deux à titre d’exemple.
• George Mitchell, ex-envoyé spécial du président des États-Unis, Barack Obama, au Moyen-Orient :
« Le “printemps arabe” a créé nombre d’incertitudes chez les Israéliens, chez les Palestiniens et chez tous les autres protagonistes du conflit, y compris nous-mêmes. Mais, à n’en point douter, on assiste aujourd’hui à un tournant majeur de l’histoire du Moyen-Orient.
Étant donné l’importance politique de cette région, en raison notamment de ses richesses pétrolières, c’est également un tournant majeur pour le monde.

Nous ne savons pas ce qui peut en sortir et il faudra du temps pour que les choses se décantent. Ce ne sera pas facile, il y aura des hauts et des bas. Le président Obama a eu parfaitement raison de se concentrer sur l’Égypte, le plus grand pays et celui qui a l’histoire nationale la plus ancienne. »

• Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie :
« Les peuples égyptien et tunisien ont enthousiasmé le monde en renversant courageusement leurs dictateurs.
Mais leur long voyage vers la démocratie n’en est qu’à ses premiers pas. Les plus grands défis auxquels ils sont confrontés sont économiques. Les deux pays ont grand besoin de notre aide, et si nous voulons qu’ils réussissent, il nous faut mettre nos actes en harmonie avec nos promesses.
Seule et par ses propres moyens, la petite Tunisie a fait davantage pour la cause de la démocratie que toutes les entreprises militaires occidentales au Moyen-Orient. Les États-Unis ont dépensé 3 000 milliards de dollars pour faire la guerre en Irak, sans rien gagner en échange.
À l’inverse, tout ce que nous mettrons pour aider économiquement la Tunisie rapportera un million de fois la mise.
Soyez-en persuadés : ce que nous ferons pour la Tunisie fera autant de bien à ce pays qu’à nous-mêmes. »


2) La direction du Fonds monétaire international (FMI)
Dans quelques jours, nous connaîtrons le nom du nouveau directeur général du Fonds monétaire international.
Il, ou plutôt elle, aura été désigné(e) « à la va-vite » pour, au pied levé, remplacer Dominique Strauss-Kahn, qui s’est mis lui-même hors circuit.
Ci-dessous, le professeur Jeffrey Sachs dit excellemment que nous aurions pu, là aussi, faire beaucoup mieux : « Comment choisir le nouveau directeur du Fonds monétaire international ?
Une bonne sélection prend du temps. Des noms nouveaux et inattendus devraient apparaître sur le devant de la scène. Les candidats devraient être évalués et non adoubés. Leurs points de vue devraient être écoutés, leurs qualifications analysées et, cette fois, toute rumeur de faiblesse devrait être prise en compte. Le processus de sélection du Fonds monétaire international devrait permettre à toutes les régions de s’exprimer sur les défis d’une économie mondiale en constante évolution et sujette aux crises.
Dire qu’il faut un Européen pour s’occuper de la crise européenne, c’est faire machine arrière. Nous avons besoin d’un citoyen du monde convaincu qu’il s’agit d’abord de bâtir un nouveau système global, pas de quelqu’un choisi pour rafistoler l’ancien ou dans l’idée de maintenir l’Europe aux manettes.
Mais, plus que tout, nous avons besoin d’un dirigeant d’une intégrité absolue, qui œuvrera à l’assainissement d’un système financier devenu de plus en plus instable, de plus en plus injuste et trop souvent au-dessus des lois. »