Parlons de l'après-Kaddafi
lundi 4 juillet 2011 :: Moyen-Orient :: #814 :: rss :: lu 3747 fois
Elle a grand besoin de clarifier ses positions, de voir se dégager entre ses membres une position commune – lisible et intelligible – sur les problèmes auxquels elle a été confrontée depuis le début de cette année 2011.
J’ai déjà souligné ici que l’Union, sa Commission et le président de cette Commission ont déçu notre attente en gérant mal, coup sur coup, les crises nigérienne, malgache et ivoirienne, en ne prenant pas la mesure du « printemps arabe ». Mais, à vrai dire, ils ne sont pas seuls à encourir ce reproche : les organisations régionales africaines telles que la Cedeao et la SADC ont, elles aussi, une autocritique à faire, une doctrine à observer – et des positions claires à prendre.
Et l’Afrique du Sud elle-même ! Cette belle démocratie dont nous aurions voulu qu’elle demeurât exemplaire, cette grande nation candidate au poste de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU dévolu à l’Afrique a vacillé : elle a perdu le fil conducteur démocratique à propos de la Côte d’Ivoire comme de la Libye.
Qui peut dire aujourd’hui quelle est la position exacte du pays de Jacob Zuma sur le Zimbabwe ou sur Madagascar, ou bien encore sur la Libye ? Quel qualificatif lui donner ? Hésitante ? Évolutive ?
L’Union sud-africaine n’a-t-elle pas autorisé, le 17 mars 2011, par son vote au Conseil de sécurité, le bombardement de la Libye pour adopter ensuite, à l’Union africaine, une position presque opposée ?
Cela dit, le problème le plus aigu qui va se poser non seulement aux Arabes et aux Africains, mais aussi à l’ONU, à l’Otan et aux pays euro-américains qui exécutent – en la dépassant largement – la résolution 1973 relative à la Libye est… l’après-Kaddafi.
Encore faut-il y parvenir, car, pour l’heure, le dictateur libyen se révèle plus coriace et plus résistant qu’on ne le pensait, et l’on se prend à douter de pouvoir le faire partir.
Si, contre toute attente, Mouammar Kaddafi réussissait le tour de force de sauver sa tête et de conserver le pouvoir en Tripolitaine, ce serait un énorme échec pour la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, un terrible camouflet pour leurs dirigeants.
Pour la Libye, ce serait la partition, et pour les voisins de ce réduit kaddafien en Tripolitaine, dont notamment la Tunisie, ce serait un énorme problème de plus, un danger peut-être mortel pour la révolution de cette dernière.
Fort heureusement, on n’en est pas là, mais seulement, en cette fin juin 2011, à un semi-échec pour les insurgés libyens qui font du « surplace ».
Et pour les Euro-Américains, qui ont volé à leur secours, à un pénible enlisement : ce qui devait être un blitzkrieg se prolonge depuis plus de cent jours et se révèle plus coûteux que prévu. Il tourne même à la guerre d’usure et finit par introduire le trouble et la zizanie au sein de la coalition anti-Kaddafi.
Cela donne, en tout cas, le temps de réfléchir aux problèmes que posera l’après-Kaddafi, qui demeure probable sinon certain et qui devrait intervenir d’ici quelques semaines ou peut-être… quelques jours.
Les connaisseurs de la société libyenne sont inquiets : « Elle n’est pas préparée au changement », disent-ils.
Ils ont observé à la loupe les insurgés libyens candidats à la succession du clan Kaddafi et ne les jugent pas aptes à assumer le pouvoir dans un pays dont le non-système kaddafien, en place depuis quatre décennies, a ôté la colonne vertébrale.
Leurs arguments ? Les voici :
1- À la chute de Kaddafi et de sa clique, les insurgés risquent fort d’être grisés par leur victoire. Ils seront, en tout cas, mus par la colère et la volonté de prendre leur revanche sur les Libyens qui sont restés loyaux à Kaddafi, ont participé à des atrocités.
Comment empêcher que cela ne tourne au massacre ?
2- La Libye est un pays où les identités tribales sont restées fortes et où il n’y a pas de tradition démocratique. La technique kaddafienne du diviser pour régner a dressé les Libyens les uns contre les autres et n’a autorisé le bon fonctionnement d’aucune institution de type étatique, ni justice, ni médias, ni société civile.
3- Le « Conseil national de transition » (CNT), en place depuis près de cinq mois à Benghazi. Il revendique le pouvoir et se dit prêt à l’assumer même en Tripolitaine, demeurée à ce jour sous l’autorité et le contrôle des Kaddafi.
Mais qui est le chef de ce CNT ? Qui y détient le pouvoir en dernier ressort ou, à tout le moins, est en mesure d’assurer les arbitrages ? La réponse à cette question est incertaine et les membres du Conseil eux-mêmes ne la connaissent pas.
4- Parmi les dirigeants de l’insurrection, on compte des opposants de longue date à Kaddafi et des réformateurs sincères. Mais on y trouve également des opportunistes partisans d’un néo-statu quo.
Lesquels vont prévaloir ? Pas nécessairement les premiers.
5- L’extérieur n’a aucun pouvoir – ou très peu – pour influencer les événements, a fortiori pour les contrôler. Lorsque le système kaddafien aura été abattu, il faudra donc s’en remettre à la sagesse des insurgés et à l’équilibre des forces qui se sera instauré en leur sein pour limiter les dégâts, circonscrire les massacres, éviter que le pays ne sombre dans le chaos.â
- Depuis le début de l’insurrection et des troubles, la plupart des 3 à 4 millions d’étrangers travaillant en Libye ont quitté le pays. Ils se répartissent comme suit :
1,5 million à 2 millions d’Égyptiens et de Soudanais ; 1 million d’Africains subsahariens ; 200 000 Marocains ; 100 000 Tunisiens ; 60 000 Palestiniens ; 10 000 Algériens, ainsi que de nombreux Turcs, Philippins, Sri Lankais et autres Asiatiques.
Cet exode a privé le pays de ceux qui faisaient tourner son économie. Il faudra qu’une partie d’entre eux revienne, une fois la sécurité rétablie, pour que la Libye se remette à fonctionner. Cela prendra forcément du temps.
Tout cela est, en grande partie, exact, ne nous le cachons pas. Mais on pouvait en dire presque autant de l’Algérie lors de l’effondrement du régime colonial, en juillet 1962, et du Congo, le 30 juin 1960, lorsque les Belges ont dû céder le pouvoir à Patrice Lumumba. Certains pays de l’Europe de l’Est lors de leur brusque passage du communisme à la démocratie étaient dans des situations similaires ou voisines.
La Libye a une chance inespérée de se libérer de la dictature familiale et informe des Kaddafi. Elle va la saisir et doit le faire. Le pays passera inévitablement par une phase plus ou moins longue de « désordre révolutionnaire » au terme de laquelle il se portera beaucoup mieux.
Il faut accepter qu’il « saute le pas » et même l’y encourager.
Il nous revient d’aider de notre mieux ceux qui ont pris sur eux d’assumer cette mission à s’en sortir le moins mal possible.
J’ai déjà souligné ici que l’Union, sa Commission et le président de cette Commission ont déçu notre attente en gérant mal, coup sur coup, les crises nigérienne, malgache et ivoirienne, en ne prenant pas la mesure du « printemps arabe ». Mais, à vrai dire, ils ne sont pas seuls à encourir ce reproche : les organisations régionales africaines telles que la Cedeao et la SADC ont, elles aussi, une autocritique à faire, une doctrine à observer – et des positions claires à prendre.
Et l’Afrique du Sud elle-même ! Cette belle démocratie dont nous aurions voulu qu’elle demeurât exemplaire, cette grande nation candidate au poste de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU dévolu à l’Afrique a vacillé : elle a perdu le fil conducteur démocratique à propos de la Côte d’Ivoire comme de la Libye.
Qui peut dire aujourd’hui quelle est la position exacte du pays de Jacob Zuma sur le Zimbabwe ou sur Madagascar, ou bien encore sur la Libye ? Quel qualificatif lui donner ? Hésitante ? Évolutive ?
L’Union sud-africaine n’a-t-elle pas autorisé, le 17 mars 2011, par son vote au Conseil de sécurité, le bombardement de la Libye pour adopter ensuite, à l’Union africaine, une position presque opposée ?
Cela dit, le problème le plus aigu qui va se poser non seulement aux Arabes et aux Africains, mais aussi à l’ONU, à l’Otan et aux pays euro-américains qui exécutent – en la dépassant largement – la résolution 1973 relative à la Libye est… l’après-Kaddafi.
Encore faut-il y parvenir, car, pour l’heure, le dictateur libyen se révèle plus coriace et plus résistant qu’on ne le pensait, et l’on se prend à douter de pouvoir le faire partir.
Si, contre toute attente, Mouammar Kaddafi réussissait le tour de force de sauver sa tête et de conserver le pouvoir en Tripolitaine, ce serait un énorme échec pour la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, un terrible camouflet pour leurs dirigeants.
Pour la Libye, ce serait la partition, et pour les voisins de ce réduit kaddafien en Tripolitaine, dont notamment la Tunisie, ce serait un énorme problème de plus, un danger peut-être mortel pour la révolution de cette dernière.
Fort heureusement, on n’en est pas là, mais seulement, en cette fin juin 2011, à un semi-échec pour les insurgés libyens qui font du « surplace ».
Et pour les Euro-Américains, qui ont volé à leur secours, à un pénible enlisement : ce qui devait être un blitzkrieg se prolonge depuis plus de cent jours et se révèle plus coûteux que prévu. Il tourne même à la guerre d’usure et finit par introduire le trouble et la zizanie au sein de la coalition anti-Kaddafi.
Cela donne, en tout cas, le temps de réfléchir aux problèmes que posera l’après-Kaddafi, qui demeure probable sinon certain et qui devrait intervenir d’ici quelques semaines ou peut-être… quelques jours.
Les connaisseurs de la société libyenne sont inquiets : « Elle n’est pas préparée au changement », disent-ils.
Ils ont observé à la loupe les insurgés libyens candidats à la succession du clan Kaddafi et ne les jugent pas aptes à assumer le pouvoir dans un pays dont le non-système kaddafien, en place depuis quatre décennies, a ôté la colonne vertébrale.
Leurs arguments ? Les voici :
1- À la chute de Kaddafi et de sa clique, les insurgés risquent fort d’être grisés par leur victoire. Ils seront, en tout cas, mus par la colère et la volonté de prendre leur revanche sur les Libyens qui sont restés loyaux à Kaddafi, ont participé à des atrocités.
Comment empêcher que cela ne tourne au massacre ?
2- La Libye est un pays où les identités tribales sont restées fortes et où il n’y a pas de tradition démocratique. La technique kaddafienne du diviser pour régner a dressé les Libyens les uns contre les autres et n’a autorisé le bon fonctionnement d’aucune institution de type étatique, ni justice, ni médias, ni société civile.
3- Le « Conseil national de transition » (CNT), en place depuis près de cinq mois à Benghazi. Il revendique le pouvoir et se dit prêt à l’assumer même en Tripolitaine, demeurée à ce jour sous l’autorité et le contrôle des Kaddafi.
Mais qui est le chef de ce CNT ? Qui y détient le pouvoir en dernier ressort ou, à tout le moins, est en mesure d’assurer les arbitrages ? La réponse à cette question est incertaine et les membres du Conseil eux-mêmes ne la connaissent pas.
4- Parmi les dirigeants de l’insurrection, on compte des opposants de longue date à Kaddafi et des réformateurs sincères. Mais on y trouve également des opportunistes partisans d’un néo-statu quo.
Lesquels vont prévaloir ? Pas nécessairement les premiers.
5- L’extérieur n’a aucun pouvoir – ou très peu – pour influencer les événements, a fortiori pour les contrôler. Lorsque le système kaddafien aura été abattu, il faudra donc s’en remettre à la sagesse des insurgés et à l’équilibre des forces qui se sera instauré en leur sein pour limiter les dégâts, circonscrire les massacres, éviter que le pays ne sombre dans le chaos.â
- Depuis le début de l’insurrection et des troubles, la plupart des 3 à 4 millions d’étrangers travaillant en Libye ont quitté le pays. Ils se répartissent comme suit :
1,5 million à 2 millions d’Égyptiens et de Soudanais ; 1 million d’Africains subsahariens ; 200 000 Marocains ; 100 000 Tunisiens ; 60 000 Palestiniens ; 10 000 Algériens, ainsi que de nombreux Turcs, Philippins, Sri Lankais et autres Asiatiques.
Cet exode a privé le pays de ceux qui faisaient tourner son économie. Il faudra qu’une partie d’entre eux revienne, une fois la sécurité rétablie, pour que la Libye se remette à fonctionner. Cela prendra forcément du temps.
Tout cela est, en grande partie, exact, ne nous le cachons pas. Mais on pouvait en dire presque autant de l’Algérie lors de l’effondrement du régime colonial, en juillet 1962, et du Congo, le 30 juin 1960, lorsque les Belges ont dû céder le pouvoir à Patrice Lumumba. Certains pays de l’Europe de l’Est lors de leur brusque passage du communisme à la démocratie étaient dans des situations similaires ou voisines.
La Libye a une chance inespérée de se libérer de la dictature familiale et informe des Kaddafi. Elle va la saisir et doit le faire. Le pays passera inévitablement par une phase plus ou moins longue de « désordre révolutionnaire » au terme de laquelle il se portera beaucoup mieux.
Il faut accepter qu’il « saute le pas » et même l’y encourager.
Il nous revient d’aider de notre mieux ceux qui ont pris sur eux d’assumer cette mission à s’en sortir le moins mal possible.
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