Il faut finir la guerre
lundi 18 juillet 2011 :: Moyen-Orient :: #818 :: rss :: lu 3760 fois
Contrairement à la tunisienne et à l’égyptienne, qui l’ont rendue possible et se sont conclues en quelques semaines, cette crise traîne en longueur. En anglais, on appelle cela stalemate ; en français, on va commencer à parler de « pourrissement », car on constate que la sortie de crise ne paraît pas être en vue.
C’est dangereux, en particulier pour les voisins de la Libye et pour leur région. Mais également pour l’Afrique, que cette crise divise et démoralise, pour l’Europe et l’Amérique, qui y sont engagées militairement, financièrement et politiquement, pour le monde, dont l’approvisionnement en pétrole est affecté.
J’ajoute que l’issue de ce conflit aura un retentissement, positif ou négatif, sur un « printemps arabe » qui rencontre des résistances et a grand besoin d’un succès.
Il nous faut déboucher dans les semaines qui viennent – en juillet ou, au plus tard, en août – sur une bonne sortie de crise. Mais, pour moi, il n’y a pas de bonne sortie de crise – avec effet positif sur le « printemps arabe » – sans le départ du pouvoir de Kaddafi et de sa clique, en particulier ses deux plus proches complices, visés et recherchés, comme lui, par la Cour pénale internationale : Seif el-Islam Kaddafi et Abdallah Senoussi.
Souvenons-nous des révolutionnaires égyptiens de la place Al-Tahrir : ils ont fait du départ de Hosni Moubarak, objectif qui semblait alors presque inatteignable, leur mot d’ordre et l’ont érigé en but de guerre.
Ils l’ont atteint parce qu’ils l’ont voulu très fortement et ont refusé de se contenter de moins.
Il nous faut suivre leur bon exemple et refuser toute autre solution que le départ de Kaddafi et de ses affidés.
Cette solution est d’ailleurs à portée de main, car l’essentiel du chemin a déjà été parcouru : les collaborateurs de Kaddafi le quittent l’un après l’autre. On ne le rejoint pas, on s’éloigne de lui. Il est sur la défensive, assiégé et, selon sa propre expression, « le dos au mur ».
Bientôt, il sera à court d’essence et de munitions.
Le départ de Kaddafi est non seulement à portée de main, mais il est nécessaire au retour de la paix en Libye et de la sérénité dans la région.
C’est la seule bonne issue, mais il faut qu’elle soit acceptée et appuyée par les Arabes et les Africains : ceux d’entre eux qui ne le font pas apportent un soutien indirect à la dictature, réduisent les chances de la démocratisation de l’Afrique et du monde arabe, laissent passer une occasion historique.
À mon avis, l’Union africaine a grand tort de rééditer aujourd’hui avec Kaddafi l’erreur commise au début de l’année avec Gbagbo : négocier la sortie de crise avec lui ou ses proches, au lieu de le sommer de quitter le pouvoir.
Dans les deux cas, cette attitude conciliante et attentiste n’aboutit qu’à prolonger la crise, provoquant ainsi davantage de pertes humaines et de destructions.
L’histoire des quarante dernières années nous enseigne que négocier avec Kaddafi est une perte de temps : il ne tient pas ses engagements, ne fait que ce qui l’arrange, ne prend pas en compte les réalités, se fiche de l’intérêt général.
Cela dit, je vous invite à regarder la liste des pays décidés à obtenir le départ de Kaddafi pour libérer la Libye et le monde de ses foucades et de ses méfaits. Et à méditer sur l’attitude des autres.
Dans la première, on trouve « les Occidentaux », c’est-à-dire l’Australie, les principaux pays d’Europe, dont les puissances coloniales d’hier, les États-Unis et le Canada : ceux-là mêmes qui ont longtemps essayé d’amadouer Kaddafi et de collaborer avec lui.
Ils ont fini par admettre qu’ils avaient eu tort et sont arrivés, au début de cette année, à la conclusion que cet homme et son système sont infréquentables. Ils se sont donc dit : « Il nous faut rompre avec ces “irrécupérables”, reconnaître et aider les Libyens qui veulent s’en libérer, favoriser la naissance d’une nouvelle Libye et en faire un partenaire. »
Cette liste, qui s’allonge chaque jour, comptait, au 9 juillet, les pays suivants :
France, Italie, Royaume-Uni, Malte, Espagne, Allemagne, Autriche, Lettonie, Danemark, Bulgarie, Croatie, États-Unis, Canada, Australie.
Un grand pays démocratique et musulman a choisi son heure et les a rejoints : la Turquie.
Trois riches émirats arabes, le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis, ainsi que la Jordanie, quatre pays sensibles aux demandes de l’Europe et des États-Unis, ont fait cause commune avec eux.
Les autres membres de la Ligue arabe, y compris l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte, voisins immédiats de la Libye, observent – et, jusqu’ici, se taisent. Lorsqu’ils interviennent, ils le font avec prudence et discrétion.
La Chine, elle, s’est arrêtée à mi-chemin : elle reconnaît les insurgés, mais ne rompt pas avec Kaddafi.
Le reste de l’Asie et les pays de l’Amérique latine ne se sont pas prononcés.
Les Africains ? Seul le Sénégal s’est déclaré sans ambiguïté pour le départ de Kaddafi. Il fait figure de dissident, ce qui ne doit pas déplaire à son président, Abdoulaye Wade.
Les autres, avec pour principal allié l’ambivalente Russie, ont une position qui se veut nuancée. Elle a été si laborieusement formulée lors du dernier sommet de l’Union africaine à Malabo qu’on a du mal à la comprendre et à la résumer.
L’Union africaine, qui représente les Africains et parle en leur nom, dit : « Arrêtons la guerre et négocions ; il faut que les insurgés libyens modèrent leurs exigences et cessent de faire du départ de Kaddafi la pierre angulaire de toute négociation. »
Je pense exactement le contraire et me permets de le réaffirmer : tout comme ceux de la place Al-Tahrir du Caire, les insurgés libyens de Benghazi ont raison, à mon avis, d’exiger que le départ du pouvoir de Kaddafi et de sa clique ne fasse pas partie de la négociation.
Il doit être accepté dans son principe avant qu’elle ne s’engage, ce qui permettra de consacrer la négociation à la répartition des pouvoirs dans la Libye post-Kaddafi.
Les insurgés libyens doivent s’employer à rallier à cette position, qui n’est pas jusqu’au-boutiste mais raisonnable, un maximum de pays africains et arabes, en particulier et d’abord les voisins de la Libye, plus concernés que tous les autres par sa sortie de crise.
Ils doivent convaincre la Chine, le reste de l’Asie et l’Amérique latine de se joindre aux pays qui ont reconnu l’insurrection et l’ont aidée à atteindre ses objectifs.
Dans l’immédiat, il leur faut consacrer plus d’efforts encore à l’élimination de Kaddafi, avec l’aide de ceux qui adhèrent à cet objectif. Ils doivent faire en sorte que ce résultat soit atteint dans les prochaines semaines, car le pourrissement sert le camp Kaddafi.
Du côté de l’ONU, on serait bien avisé de se préparer à envoyer en Libye une mission de maintien de la paix. La guerre finie, le pays en aura besoin.
C’est dangereux, en particulier pour les voisins de la Libye et pour leur région. Mais également pour l’Afrique, que cette crise divise et démoralise, pour l’Europe et l’Amérique, qui y sont engagées militairement, financièrement et politiquement, pour le monde, dont l’approvisionnement en pétrole est affecté.
J’ajoute que l’issue de ce conflit aura un retentissement, positif ou négatif, sur un « printemps arabe » qui rencontre des résistances et a grand besoin d’un succès.
Il nous faut déboucher dans les semaines qui viennent – en juillet ou, au plus tard, en août – sur une bonne sortie de crise. Mais, pour moi, il n’y a pas de bonne sortie de crise – avec effet positif sur le « printemps arabe » – sans le départ du pouvoir de Kaddafi et de sa clique, en particulier ses deux plus proches complices, visés et recherchés, comme lui, par la Cour pénale internationale : Seif el-Islam Kaddafi et Abdallah Senoussi.
Souvenons-nous des révolutionnaires égyptiens de la place Al-Tahrir : ils ont fait du départ de Hosni Moubarak, objectif qui semblait alors presque inatteignable, leur mot d’ordre et l’ont érigé en but de guerre.
Ils l’ont atteint parce qu’ils l’ont voulu très fortement et ont refusé de se contenter de moins.
Il nous faut suivre leur bon exemple et refuser toute autre solution que le départ de Kaddafi et de ses affidés.
Cette solution est d’ailleurs à portée de main, car l’essentiel du chemin a déjà été parcouru : les collaborateurs de Kaddafi le quittent l’un après l’autre. On ne le rejoint pas, on s’éloigne de lui. Il est sur la défensive, assiégé et, selon sa propre expression, « le dos au mur ».
Bientôt, il sera à court d’essence et de munitions.
Le départ de Kaddafi est non seulement à portée de main, mais il est nécessaire au retour de la paix en Libye et de la sérénité dans la région.
C’est la seule bonne issue, mais il faut qu’elle soit acceptée et appuyée par les Arabes et les Africains : ceux d’entre eux qui ne le font pas apportent un soutien indirect à la dictature, réduisent les chances de la démocratisation de l’Afrique et du monde arabe, laissent passer une occasion historique.
À mon avis, l’Union africaine a grand tort de rééditer aujourd’hui avec Kaddafi l’erreur commise au début de l’année avec Gbagbo : négocier la sortie de crise avec lui ou ses proches, au lieu de le sommer de quitter le pouvoir.
Dans les deux cas, cette attitude conciliante et attentiste n’aboutit qu’à prolonger la crise, provoquant ainsi davantage de pertes humaines et de destructions.
L’histoire des quarante dernières années nous enseigne que négocier avec Kaddafi est une perte de temps : il ne tient pas ses engagements, ne fait que ce qui l’arrange, ne prend pas en compte les réalités, se fiche de l’intérêt général.
Cela dit, je vous invite à regarder la liste des pays décidés à obtenir le départ de Kaddafi pour libérer la Libye et le monde de ses foucades et de ses méfaits. Et à méditer sur l’attitude des autres.
Dans la première, on trouve « les Occidentaux », c’est-à-dire l’Australie, les principaux pays d’Europe, dont les puissances coloniales d’hier, les États-Unis et le Canada : ceux-là mêmes qui ont longtemps essayé d’amadouer Kaddafi et de collaborer avec lui.
Ils ont fini par admettre qu’ils avaient eu tort et sont arrivés, au début de cette année, à la conclusion que cet homme et son système sont infréquentables. Ils se sont donc dit : « Il nous faut rompre avec ces “irrécupérables”, reconnaître et aider les Libyens qui veulent s’en libérer, favoriser la naissance d’une nouvelle Libye et en faire un partenaire. »
Cette liste, qui s’allonge chaque jour, comptait, au 9 juillet, les pays suivants :
France, Italie, Royaume-Uni, Malte, Espagne, Allemagne, Autriche, Lettonie, Danemark, Bulgarie, Croatie, États-Unis, Canada, Australie.
Un grand pays démocratique et musulman a choisi son heure et les a rejoints : la Turquie.
Trois riches émirats arabes, le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis, ainsi que la Jordanie, quatre pays sensibles aux demandes de l’Europe et des États-Unis, ont fait cause commune avec eux.
Les autres membres de la Ligue arabe, y compris l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte, voisins immédiats de la Libye, observent – et, jusqu’ici, se taisent. Lorsqu’ils interviennent, ils le font avec prudence et discrétion.
La Chine, elle, s’est arrêtée à mi-chemin : elle reconnaît les insurgés, mais ne rompt pas avec Kaddafi.
Le reste de l’Asie et les pays de l’Amérique latine ne se sont pas prononcés.
Les Africains ? Seul le Sénégal s’est déclaré sans ambiguïté pour le départ de Kaddafi. Il fait figure de dissident, ce qui ne doit pas déplaire à son président, Abdoulaye Wade.
Les autres, avec pour principal allié l’ambivalente Russie, ont une position qui se veut nuancée. Elle a été si laborieusement formulée lors du dernier sommet de l’Union africaine à Malabo qu’on a du mal à la comprendre et à la résumer.
L’Union africaine, qui représente les Africains et parle en leur nom, dit : « Arrêtons la guerre et négocions ; il faut que les insurgés libyens modèrent leurs exigences et cessent de faire du départ de Kaddafi la pierre angulaire de toute négociation. »
Je pense exactement le contraire et me permets de le réaffirmer : tout comme ceux de la place Al-Tahrir du Caire, les insurgés libyens de Benghazi ont raison, à mon avis, d’exiger que le départ du pouvoir de Kaddafi et de sa clique ne fasse pas partie de la négociation.
Il doit être accepté dans son principe avant qu’elle ne s’engage, ce qui permettra de consacrer la négociation à la répartition des pouvoirs dans la Libye post-Kaddafi.
Les insurgés libyens doivent s’employer à rallier à cette position, qui n’est pas jusqu’au-boutiste mais raisonnable, un maximum de pays africains et arabes, en particulier et d’abord les voisins de la Libye, plus concernés que tous les autres par sa sortie de crise.
Ils doivent convaincre la Chine, le reste de l’Asie et l’Amérique latine de se joindre aux pays qui ont reconnu l’insurrection et l’ont aidée à atteindre ses objectifs.
Dans l’immédiat, il leur faut consacrer plus d’efforts encore à l’élimination de Kaddafi, avec l’aide de ceux qui adhèrent à cet objectif. Ils doivent faire en sorte que ce résultat soit atteint dans les prochaines semaines, car le pourrissement sert le camp Kaddafi.
Du côté de l’ONU, on serait bien avisé de se préparer à envoyer en Libye une mission de maintien de la paix. La guerre finie, le pays en aura besoin.
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