Mais il est, à mon avis, plus que probable que d’ici au 1er septembre il aura quitté Tripoli et que le pouvoir l’aura quitté, définitivement et complètement.

Selon les informations qui nous parviennent de source sérieuse, lui et les siens négocient en ce moment même, en marge des opérations militaires, les modalités de son départ et le statut qui sera le sien lorsqu’il ne sera plus aux affaires.
La négociation ne se déroule pas entre Libyens, car Kaddafi et les siens refusent de parler directement avec ceux de leurs concitoyens qui se sont soulevés contre eux et ont juré de les détrôner. Ils discutent en secret avec ceux qui ont prêté main-forte à leurs adversaires : les Anglo-Saxons, les Français, mais aussi, par ailleurs, les Russes.
L’ex-« Guide de la Révolution » est-il résigné à s’incliner parce qu’il est « au bout du rouleau » ? Ou bien s’agit-il d’une ruse pour gagner du temps ? On sera fixé d’ici à la mi-ramadan, mois de jeûne pour les musulmans, qui coïncide cette année avec le mois d’août.

La Tunisie et l’Égypte, qui s’étaient, elles, débarrassées de leurs dictateurs respectifs, sont-elles en route vers la démocratie ? Quel chemin ont-elles parcouru en près de six mois ?
Pour l’heure, elles sont dirigées par des gouvernements provisoires qui s’efforcent de les conduire vers leurs premières élections libres. Lorsque ces dernières se tiendront, dans quelques semaines, la transition vers la démocratie sera-t-elle achevée ? Je ne le pense pas : on en sera encore, et pour des années, à apprendre à… se passer de chef.
C’est en effet la première fois depuis près de soixante ans que l’Égypte et la Tunisie sont, l’une et l’autre, privées de « raïs ».

Pendant plus d’un demi-siècle, des autocrates se sont en effet succédé à la tête de ces deux pays : deux pour la Tunisie, trois pour l’Égypte. Ces chefs d’État ont concentré entre leurs mains tous les pouvoirs, les ont exercés pleinement et trop longtemps, en ont usé et même abusé.
Depuis quelques mois, les Tunisiens et les Égyptiens savourent, pour la première fois, la liberté de vivre sans autocrate régissant le moindre de leurs actes. Et ils s’aperçoivent que c’est enivrant sans doute, mais… malaisé.
Avant eux, les esclaves libérés avaient découvert que l’exercice de la liberté s’apprend, lentement et difficilement : les « couacs » de ces derniers mois dans les deux pays libérés de la dictature sont des accidents de parcours de cette phase d’apprentissage.

Les Tunisiens et les Égyptiens ont fait une autre découverte : non sans surprise, ils ont observé la résurgence et le retour en force des islamistes. Le parti Ennahdha en Tunisie, celui des Frères musulmans en Égypte, occupent le terrain.
Les dictateurs de ces deux pays ont fait croire, ont cru peut-être eux-mêmes, qu’ils avaient éliminé ou fait régresser l’islamisme par la répression qu’ils lui ont infligée pendant deux ou trois décennies : ils ont emprisonné ses chefs, les ont contraints à l’exil, ont réprimé et torturé ses militants.
Eux renversés, les islamistes se sont reconstitués dès qu’on leur a redonné droit de cité. Ils montrent que la répression n’a fait que les aguerrir et les renforcer.
On sait désormais que ce n’est pas par la répression que l’on fait reculer l’islamisme. Ni, à mon avis, par la méthode inverse, qui consiste à le considérer, à ce stade de son évolution, comme l’une des composantes de la marche vers la démocratie.

Ce qu’on a appelé le « printemps arabe » a donc eu son volet africain : partie de Tunis, l’onde de choc s’est propagée de proche en proche jusqu’à Dakar, d’un côté, et jusqu’au Caire, de l’autre.
Et du Caire, elle est passée en Asie et singulièrement en Syrie. Là, à Damas, elle a pris la forme d’un tourbillon.
Les Syriens sont un peuple courageux et civilisé : ils le montrent jour après jour ; ils sont cependant gouvernés, depuis quarante-deux ans, par une oligarchie de bas étage, dont le créateur – Hafez al-Assad – est parvenu à faire illusion.
Certains l’ont comparé à… Bismarck ! Je me suis, pour ma part, toujours demandé comment on pouvait donner son estime à un tel homme : il a mis son pays à l’écart du progrès et du développement pendant trente ans, a permis à Israël d’en occuper tranquillement une partie et a décrété qu’il ne pouvait être gouverné, après lui, que par l’un de ses fils, fût-il sans expérience et incompétent.
Tel est le cas de Bachar, son cadet, qui a hérité de son pouvoir à sa mort, il y a plus de dix ans.

Le soulèvement des Syriens contre lui et contre l’oligarchie qui l’entoure – et le contrôle – a montré que ce « président » était en outre faible et irrésolu. Il a donc laissé à la haute hiérarchie de l’armée et des services de sécurité, monopolisée par sa caste alaouite, toute latitude pour réprimer l’insurrection (populaire et non violente). Résultat : plusieurs centaines de tués, des milliers de blessés et d’emprisonnés, tandis que le flot des réfugiés (en Turquie) gonfle de semaine en semaine.
Le peuple syrien brave la plus dure des répressions depuis près de cent cinquante jours, sans soutiens extérieurs dignes de ce nom. Le pays et son gouvernement s’isolent du reste du monde : n’ayant plus pour ami que l’Iran de Khamenei et d’Ahmadinejad, ils ressemblent de plus en plus à… la Corée du Nord.
L’économie est à l’arrêt, les finances sont à sec, et l’on signale au sein de l’armée de plus en plus de désertions de soldats et de sous-officiers qui refusent de continuer à réprimer.
Nul ne sait comment et quand se dénouera ce terrible bras de fer entre une population entrée en révolte parce qu’elle n’en pouvait plus et la caste qui l’opprime depuis plus de quarante ans.

Les révoltés sont majoritaires, mais ils sont désarmés et n’ont pas de chefs reconnus.
La caste au pouvoir est minoritaire, à peine plus de 10 % de la population : elle est donc trop faible pour continuer à s’imposer. Mais elle est terrorisée par la perspective de perdre ce pouvoir qui l’a fait exister et, aujourd’hui, la protège.
Ainsi le « printemps arabe » a-t-il deux volets : l’africain, dont l’avenir est conditionné par la prochaine et probable éviction de Mouammar Kaddafi ; l’asiatique, dont le sort est lié à l’issue incertaine du bras de fer engagé en Syrie.