Ils ont été surpris, l’un et l’autre, par le soulèvement populaire qui s’est déclenché dans leur pays, y ont fait face mais n’ont pas insisté outre mesure : au bout de quelques petites semaines, ils ont successivement abandonné le combat et quitté les lieux symboles de leur pouvoir.

Mouammar Kaddafi, lui, a mis plus de six mois à s’en aller, n’a quitté sa capitale que contraint et forcé, mais dans l’espoir de survivre encore un peu à la perte du pouvoir ; il a beaucoup tué et beaucoup détruit.
Ne sont demeurés à ses côtés jusqu’au bout que ses enfants, et encore, pas tous ; entouré de quelques centaines de desperados, il n’a pu trouver comme refuge que l’endroit où il est né. Et comme seul et unique rempart, sa tribu.
L’auteur de la « théorie universelle du pouvoir », le « Guide de la révolution » et de la « République des masses », le « roi des rois africains » aura donc fini son parcours politique de manière étriquée et archaïque.
À l’heure où ces lignes sont écrites, on ne l’a pas encore appréhendé, et l’on ne sait donc pas comment s’achèvera le destin de cet homme qui, s’étant emparé du pouvoir, réussit à l’accaparer, pour lui-même et une poignée d’oligarques, pendant quarante-deux longues années.
Il a fini tout de même, fort heureusement, par en être chassé, et je ne pense pas être excessif en affirmant que le changement qui résulte de ce départ revêt une importance considérable : en premier lieu pour la Libye et les Libyens, bien sûr, mais également pour les six voisins immédiats, pour l’Afrique tout entière et même pour le monde.

Je commence par proposer une date à ce changement : mardi 20 septembre, jour où l’ONU a accueilli le nouveau régime, obligeant l’Union africaine elle-même à le reconnaître (elle aura été la toute dernière à le faire…)
J’ajoute que les Libyens ne se seraient sans doute pas aventurés à se soulever contre leur dictateur et n’auraient pas déclenché leur révolution, le 17 février dernier, si leurs voisins tunisiens et égyptiens n’avaient ouvert la voie, montrant qu’un dictateur peut sauter comme un bouchon de champagne.
Ils se sont alors engouffrés comme un seul homme dans la brèche, ont demandé de l’aide – qu’ils ont reçue –, se sont battus avec courage et opiniâtreté, ont fini par se frayer un chemin vers la victoire et par libérer le pays.

Le nouveau régime aura autant de mal que ceux de Tunisie et d’Égypte à trouver ses marques. On peut même prévoir qu’il lui sera plus difficile de surmonter ses contradictions.
Mais la Libye se distingue de la Tunisie, de l’Égypte et de la plupart des autres pays du Printemps arabe – et africains – par un trait particulier qui lui confère avantage et responsabilité : Dieu l’ayant richement dotée, elle dispose dès le départ – et les aura toujours largement – des moyens financiers de sa reconstruction et de son développement.
C’est là, on ne le soulignera jamais assez, une énorme différence. On peut même soutenir que cela change tout.

En 2010, avant le soulèvement, la Libye produisait (et exportait) du gaz et, surtout, 1,5 million de barils de pétrole par jour, soit près de 2 % des exportations mondiales. Elle reviendra à ce niveau de production dès la fin de 2012 et développera ses exportations de gaz, négligées du temps de Kaddafi.
On prévoit mieux encore : un doublement de cette production en une décennie. Avec près de 50 milliards de barils de réserves prouvées, la Libye pourra en effet produire jusqu’à 3 millions de barils par jour, soit presque 200 barils par Libyen et par an !
Mais pour 5 à 6 millions d’habitants, la moitié de la population tunisienne, la Libye a déjà un PIB 50 % plus élevé que celui de son voisin (62 milliards de dollars – soit 45 milliards d’euros – par an, contre 44 milliards).
Quant à son revenu annuel par habitant, il est trois fois supérieur à celui de la Tunisie et six fois plus élevé que celui de l’Égypte.
Les avoirs financiers dont hérite le nouveau régime s’élèvent au total à près de 100 milliards de dollars.
Et lorsque, dans cinq à sept ans, les exportations libyennes de pétrole dépasseront largement celles de 2010 – et pour peu que le prix du baril ne se soit pas effondré –, le pays aura un PIB annuel qui se rapprochera de 100 milliards de dollars, tandis que le revenu par habitant franchira la barre des 20 000 dollars par an !
Léger et à faible teneur en soufre, le pétrole libyen est très recherché par les Européens qui sont à sa porte : Italie, Allemagne, France et Espagne en sont les principaux importateurs.

Ses chantiers de reconstruction vont faire de la Libye, pour les vingt ans qui viennent, un marché très attrayant, non seulement pour les pays industriels d’Europe et d’Asie, dont la Turquie, mais aussi pour ses deux voisins, la Tunisie et l’Égypte, qui vont bénéficier grandement de ses besoins en produits courants et en main-d’œuvre.
Il en va de même, à un moindre degré, pour ses voisins subsahariens.
La Tunisie et l’Égypte ayant dû faire appel à une aide financière extérieure pour faire face aux dysfonctionnements actuels de leurs économies, la communauté internationale s’est engagée à leur prêter, ainsi qu’au Maroc et à la Jordanie, 80 milliards de dollars sur trois ans.
Sortie de crise, la Côte d’Ivoire a dû, elle aussi, appeler à l’aide ; elle a été secourue par le FMI, la Banque mondiale et la BAD.
La Libye, elle, n’a eu besoin que du déblocage de ses avoirs financiers ; et l’on ne parlera dans les prochaines semaines que du retour en Libye des compagnies pétrolières et gazières, et de celui de centaines de milliers d’étrangers qui viendront remettre l’économie en marche.

Pour peu qu’elle retrouve ses équilibres, se remette au travail et consolide ses velléités démocratiques, la nouvelle Libye est donc une formidable chance de renouvellement pour elle-même et ses habitants, pour l’Afrique du Nord tout entière, et même, indirectement, pour l’ouest de l’Afrique.
Intervenue le 11 avril dernier, la fin de la crise ivoirienne avait déjà marqué le début d’une ère nouvelle pour cette Afrique de l’Ouest.
À la locomotive ivoirienne, dont on commencera à sentir le souffle en 2012, s’ajoutera bientôt, si tout va bien, la libyenne, et leurs effets conjugués seront bénéfiques pour près de 200 millions d’Africains.