La première pierre...
samedi 22 octobre 2011 :: Moyen-Orient :: #836 :: rss :: lu 3295 fois
Ce scrutin revêt pour eux une importance réelle : cinquante-cinq ans après son indépendance et neuf mois après s’être libéré de la dictature, leur pays posera pour de bon – enfin ! – la première pierre de son édifice démocratique.
Mais le vote du 23 octobre a également une grande valeur symbolique qui touche la Tunisie et les Tunisiens.
Et, en même temps, les dépasse.
Les Tunisiens les plus âgés, dont je fais partie, n’ont voté librement depuis le 20 mars 1956, date de l’indépendance, qu’une seule fois : le lendemain même de la proclamation de cette indépendance, le 25 mars 1956, pour élire, déjà, une Assemblée constituante, celle qui proclamera la République seize mois plus tard, le 25 juillet 1957.
J’ai participé à ce scrutin libre, ouvert aux seuls hommes (1) de plus de 21 ans. Mais, n’ayant pas alors 30 ans, âge de l’éligibilité, je n’ai pas été constituant.
Le pays est tombé ensuite sous la férule du parti unique – très vite, dès les débuts de la république bourguibienne –, et je puis indiquer, pour l’anecdote, que, récusant aussitôt cette forme de pouvoir, je n’ai plus jamais voté à ce jour.
Le scrutin de demain me donne l’occasion de faire mon devoir de citoyen… pour la deuxième fois seulement en cinquante-cinq ans !
Ce vote des Tunisiens dépasse la Tunisie en ce sens qu’il « ouvre le bal » : nous allons assister à une série d’autres compétitions électorales, contradictoires et transparentes elles aussi, honnêtes et ouvertes, puisqu’on n’en connaîtra le résultat qu’après le dépouillement.
Pour ce qui concerne le monde arabe, quelques trop rares pays, le Maroc, le Liban, la Palestine, la Jordanie ou l’Algérie, pratiquent déjà le vote contradictoire, à peu près transparent, ouvert aux hommes et aux femmes.
En même temps, ou après la Tunisie, s’y ajouteront l’Égypte et la Libye.
En Afrique subsaharienne, une petite dizaine de pays sur plus de quarante – quarante-sept exactement sur les cinquante-quatre que compte le continent – sont dans la même situation. Je dirais qu’ils sont en situation démocratique ou, à tout le moins, prédémocratique.
Mais peut-on soutenir, pour autant, que dans cette partie du continent le pouvoir se transmet par les urnes ?
Hélas, non : pour l’heure, c’est loin d’être le cas.
En Afrique subsaharienne, dans près de 40 pays sur 47, les scrutins sont biaisés ; ils ont pour fonction de permettre à ceux qui sont déjà au pouvoir de s’y incruster. Cette petite quarantaine de pays est-elle en attente d’un « printemps africain » ?
Oui, à mon avis.
Dans cette partie du monde, ce « printemps » a-t-il une chance d’éclore, à court terme et par contagion du Printemps arabe ?
« Non », répond l’historien d’origine camerounaise Achille Mbembe (2), qui précise ainsi sa pensée dans une interview au Monde : « Aucun régime africain ne court ce risque. Les conditions qui ont conduit aux événements du Printemps arabe ne sont réunies nulle part au sud du Sahara. Les classes moyennes existent depuis cinquante ans tout au plus et n’ont, au sud du Sahara, ni le recul historique des égyptiennes, ni le niveau de professionnalisation des tunisiennes. »
Dans les trois quarts des pays de l’Afrique subsaharienne, depuis quelques années, on vote régulièrement et donc souvent. Il ne se passe pas un mois, voire une semaine, où il n’y ait un ou deux scrutins dans l’un ou l’autre des pays de la région. Mais c’est simplement l’hommage du vice à la vertu.
On ne va pas aux urnes pour savoir ce que veulent les électeurs et qui ils souhaitent voir diriger leur pays. On sacrifie à un impératif dicté de l’extérieur et on se sert des urnes pour se donner une pseudo-légitimité.
Les élections sont en apparence contradictoires, mais elles ne sont ni libres, ni transparentes, ni honnêtes. Comme le dit un célèbre slogan publicitaire, « ça ressemble à l’alcool, c’est doré comme l’alcool, mais ce n’est pas de l’alcool… »
La triche est à tous les stades : avant le scrutin lors de l’établissement des listes, au moment du vote et, par la suite, lors du dépouillement.
Poumon de la démocratie, l’alternance en est rendue pratiquement impossible et les urnes ne sont pas ce qu’elles sont censées être : le moyen d’accéder au pouvoir ou l’occasion de le perdre.
On est dans le multipartisme, les élections sont contradictoires, certes, mais, à l’instar de Ben Ali ou de Moubarak, les dirigeants se font réélire quatre, cinq ou six fois de suite, jonglant avec la Constitution et le nombre de mandats.
Situation on ne peut plus malsaine, comme on le voit et comme le ressentent les citoyens. Les peuples courbent la tête et supportent ; cela peut durer deux, trois ou quatre décennies.
Ce fut le cas des Tunisiens, des Égyptiens et des Libyens, que l’on pensait résignés à leur triste sort. Mais, un jour, à l’improviste, la cocotte-minute explose.
Achille Mbembe a peut-être raison de soutenir que les conditions du Printemps arabe ne sont pas encore réunies au sud du Sahara. Mais qui pensait, il y a un an, qu’elles existaient dans les pays où ce printemps a éclos ? Qui a vu venir les soulèvements tunisien, égyptien et libyen ?
Absolument personne.
Une suggestion pour finir : un groupe de quelques chefs d’État subsahariens et démocrates – il suffit qu’ils soient deux ou trois – rédige, soumet à l’Union africaine et fait voter par elle une résolution qui demande aux États membres d’introduire dans leurs Constitutions la limitation absolue à trois du nombre de mandats présidentiels, de cinq ou six ans chacun.
La résolution interdirait l’accès de tout contrevenant aux « sommets » de l’Union, ce qui le stigmatiserait et le désignerait à l’opinion africaine et internationale. Ce n’est pas la panacée. Mais cela aiderait à l’avènement de régimes plus proches de la démocratie.
(1) Les Tunisiennes obtiendront, grâce à Bourguiba, le droit de vote – et l’éligibilité – dès le mois de mars 1957.
(2) Né au Cameroun en 1957, Achille Mbembe est docteur en histoire (Paris-I). Il enseigne l’histoire et les sciences politiques à l’Université du Witwatersrand (Afrique du Sud) et à l’Université Duke (États-Unis).
Mais le vote du 23 octobre a également une grande valeur symbolique qui touche la Tunisie et les Tunisiens.
Et, en même temps, les dépasse.
Les Tunisiens les plus âgés, dont je fais partie, n’ont voté librement depuis le 20 mars 1956, date de l’indépendance, qu’une seule fois : le lendemain même de la proclamation de cette indépendance, le 25 mars 1956, pour élire, déjà, une Assemblée constituante, celle qui proclamera la République seize mois plus tard, le 25 juillet 1957.
J’ai participé à ce scrutin libre, ouvert aux seuls hommes (1) de plus de 21 ans. Mais, n’ayant pas alors 30 ans, âge de l’éligibilité, je n’ai pas été constituant.
Le pays est tombé ensuite sous la férule du parti unique – très vite, dès les débuts de la république bourguibienne –, et je puis indiquer, pour l’anecdote, que, récusant aussitôt cette forme de pouvoir, je n’ai plus jamais voté à ce jour.
Le scrutin de demain me donne l’occasion de faire mon devoir de citoyen… pour la deuxième fois seulement en cinquante-cinq ans !
Ce vote des Tunisiens dépasse la Tunisie en ce sens qu’il « ouvre le bal » : nous allons assister à une série d’autres compétitions électorales, contradictoires et transparentes elles aussi, honnêtes et ouvertes, puisqu’on n’en connaîtra le résultat qu’après le dépouillement.
Pour ce qui concerne le monde arabe, quelques trop rares pays, le Maroc, le Liban, la Palestine, la Jordanie ou l’Algérie, pratiquent déjà le vote contradictoire, à peu près transparent, ouvert aux hommes et aux femmes.
En même temps, ou après la Tunisie, s’y ajouteront l’Égypte et la Libye.
En Afrique subsaharienne, une petite dizaine de pays sur plus de quarante – quarante-sept exactement sur les cinquante-quatre que compte le continent – sont dans la même situation. Je dirais qu’ils sont en situation démocratique ou, à tout le moins, prédémocratique.
Mais peut-on soutenir, pour autant, que dans cette partie du continent le pouvoir se transmet par les urnes ?
Hélas, non : pour l’heure, c’est loin d’être le cas.
En Afrique subsaharienne, dans près de 40 pays sur 47, les scrutins sont biaisés ; ils ont pour fonction de permettre à ceux qui sont déjà au pouvoir de s’y incruster. Cette petite quarantaine de pays est-elle en attente d’un « printemps africain » ?
Oui, à mon avis.
Dans cette partie du monde, ce « printemps » a-t-il une chance d’éclore, à court terme et par contagion du Printemps arabe ?
« Non », répond l’historien d’origine camerounaise Achille Mbembe (2), qui précise ainsi sa pensée dans une interview au Monde : « Aucun régime africain ne court ce risque. Les conditions qui ont conduit aux événements du Printemps arabe ne sont réunies nulle part au sud du Sahara. Les classes moyennes existent depuis cinquante ans tout au plus et n’ont, au sud du Sahara, ni le recul historique des égyptiennes, ni le niveau de professionnalisation des tunisiennes. »
Dans les trois quarts des pays de l’Afrique subsaharienne, depuis quelques années, on vote régulièrement et donc souvent. Il ne se passe pas un mois, voire une semaine, où il n’y ait un ou deux scrutins dans l’un ou l’autre des pays de la région. Mais c’est simplement l’hommage du vice à la vertu.
On ne va pas aux urnes pour savoir ce que veulent les électeurs et qui ils souhaitent voir diriger leur pays. On sacrifie à un impératif dicté de l’extérieur et on se sert des urnes pour se donner une pseudo-légitimité.
Les élections sont en apparence contradictoires, mais elles ne sont ni libres, ni transparentes, ni honnêtes. Comme le dit un célèbre slogan publicitaire, « ça ressemble à l’alcool, c’est doré comme l’alcool, mais ce n’est pas de l’alcool… »
La triche est à tous les stades : avant le scrutin lors de l’établissement des listes, au moment du vote et, par la suite, lors du dépouillement.
Poumon de la démocratie, l’alternance en est rendue pratiquement impossible et les urnes ne sont pas ce qu’elles sont censées être : le moyen d’accéder au pouvoir ou l’occasion de le perdre.
On est dans le multipartisme, les élections sont contradictoires, certes, mais, à l’instar de Ben Ali ou de Moubarak, les dirigeants se font réélire quatre, cinq ou six fois de suite, jonglant avec la Constitution et le nombre de mandats.
Situation on ne peut plus malsaine, comme on le voit et comme le ressentent les citoyens. Les peuples courbent la tête et supportent ; cela peut durer deux, trois ou quatre décennies.
Ce fut le cas des Tunisiens, des Égyptiens et des Libyens, que l’on pensait résignés à leur triste sort. Mais, un jour, à l’improviste, la cocotte-minute explose.
Achille Mbembe a peut-être raison de soutenir que les conditions du Printemps arabe ne sont pas encore réunies au sud du Sahara. Mais qui pensait, il y a un an, qu’elles existaient dans les pays où ce printemps a éclos ? Qui a vu venir les soulèvements tunisien, égyptien et libyen ?
Absolument personne.
Une suggestion pour finir : un groupe de quelques chefs d’État subsahariens et démocrates – il suffit qu’ils soient deux ou trois – rédige, soumet à l’Union africaine et fait voter par elle une résolution qui demande aux États membres d’introduire dans leurs Constitutions la limitation absolue à trois du nombre de mandats présidentiels, de cinq ou six ans chacun.
La résolution interdirait l’accès de tout contrevenant aux « sommets » de l’Union, ce qui le stigmatiserait et le désignerait à l’opinion africaine et internationale. Ce n’est pas la panacée. Mais cela aiderait à l’avènement de régimes plus proches de la démocratie.
(1) Les Tunisiennes obtiendront, grâce à Bourguiba, le droit de vote – et l’éligibilité – dès le mois de mars 1957.
(2) Né au Cameroun en 1957, Achille Mbembe est docteur en histoire (Paris-I). Il enseigne l’histoire et les sciences politiques à l’Université du Witwatersrand (Afrique du Sud) et à l’Université Duke (États-Unis).
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