Un nouveau chapitre...
samedi 17 décembre 2011 :: Moyen-Orient :: #850 :: rss :: lu 4065 fois
Sans le savoir, Mohamed Bouazizi a donné le départ, ce jour-là, à ce que l’on a appelé par la suite le Printemps arabe.
Chorégraphie politique ou simple clin d’œil de l’Histoire ? Au premier anniversaire de cet acte fondateur du Printemps arabe, et dans la capitale du pays où il est né, la Tunisie, nous avons vu se constituer le premier pouvoir démocratiquement élu engendré par l’élan révolutionnaire du printemps 2011.
L’enfantement a pris un an ; la naissance s’est faite avec aisance et dans la dignité.
Assumée avec distinction par un président constitutionnel, Fouad Mebazaa, et le Premier ministre qu’il a désigné, Béji Caïd Essebsi, la transition a cédé la place, de bonne grâce et mission accomplie, à un président élu (par la Constituante), Moncef Marzouki.
Le nouveau président a aussitôt confié la fonction de Premier ministre au secrétaire général du parti – la formation islamiste Ennahdha – auquel les électeurs ont donné le plus de suffrages, Hamadi Jebali.
Et l’Assemblée constituante, qui s’était donné des règles de fonctionnement et s’était dotée, en la personne de Mustapha Ben Jaafar, d’un président, s’est mise au travail.
Les discours prononcés lors de l’installation de ce pouvoir fraîchement élu ont été de bonne facture : empreints de sincérité et d’émotion, mais toujours sobres.
Commentant les propos tenus par le nouveau président lors de son investiture et les jours suivants, un Tunisien de la diaspora s’est départi de son habituelle circonspection pour me dire : « C’était assez impressionnant et j’ai été agréablement surpris. Fini l’ère des révolutions de palais, voici le temps, véritablement, de la révolution au Palais.
Moncef Marzouki a répondu sans détour à toutes les questions. Extrêmement détendu, faisant même de l’humour, il a appelé à une trêve politique et sociale de six mois dans l’intérêt supérieur du pays, promettant de démissionner si, dans six mois, les “contestataires” de tout bord estiment qu’il leur a menti ou les a trompés. Le tout à la fois avec éloquence et simplicité.
Un moment fort et peut-être sans précédent historique, car, à la différence des révolutionnaires d’hier en Amérique du Sud, en Asie ou en Afrique, ce président a un credo démocratique affirmé, confirmant que les décisions se prendraient de manière concertée entre les trois “alliés”, et que les partis de l’opposition seraient systématiquement consultés.
Malgré les difficultés et les craintes, les Tunisiens ont vraiment de quoi être fiers. Ce qu’ils sont en train de réaliser fera date. »
Pour la première fois depuis son indépendance, le 20 mars 1956, la Tunisie vit sans chef à sa tête. Jusqu’au 14 janvier 2011, elle avait été, pendant plus d’un demi-siècle, sous la férule successive de deux raïs autocrates qui ont concentré entre leurs mains tous les pouvoirs, ne résistant pas à la tentation d’aller jusqu’au bout de leur puissance.
J’ai bien connu l’un et l’autre. Ma dernière rencontre avec Zine el-Abidine Ben Ali remonte à la fin février 2005, soit six ans avant sa chute.
À l’issue de cette rencontre, dont j’avais décidé qu’elle serait la dernière, j’ai couché sur le papier, pour moi-même, quelques notes en style télégraphique. Je vous les livre pour ce qu’elles valent et sans y changer un mot :
« Tunisie 2005, dix-huit ans après le 7/11/1987 : le pays fonctionne ; l’économie va. Mais le pouvoir dans son intégralité est, à Carthage, entre les mains d’un homme (et de sa femme).
Entourés, épaulés, encerclés par leurs familles.
Par quelques amis de leur fortune et par des conseillers déclarés ou occultes.
Pas de contre-pouvoir ; pas d’évolution prévisible, sauf l’usure, le vieillissement, l’enrichissement excessif, l’impopularité grandissante et la base qui s’étroitise.
Sauf accident, sauf influence de l’extérieur,
De plus en plus nombreux sont ceux qui souhaitent le changement, pensent qu’ils y ont intérêt.
Il se confirme en tout cas que le destin de l’homme ressemble beaucoup à celui de Suharto, un autre général qui a écarté le père de la nation et n’a pas voulu quitter le pouvoir. »
C’était en 2005.
À l’aube de 2012, la Tunisie aborde une expérience politique inédite, des rivages inconnus de son peuple comme de sa classe politique.
Ils vont écrire ce nouveau chapitre animés par la détermination de ne plus jamais se donner à un raïs qui rassemblerait entre ses mains tous les leviers du pouvoir.
Les 10 millions de Tunisiens n’ont connu que l’autocratie et en ont souffert. On peut donc comprendre leur soif de liberté, leur aspiration à la démocratie.
Mais qu’ils sachent que celle-ci a ses « délices » mais aussi ses « poisons ». Et qu’ils se gardent surtout de passer d’un extrême – la concentration des pouvoirs entre les mains d’un homme et d’un petit groupe – à un autre : leur dilution entre celles d’hommes, de factions qui se chamaillent au lieu de décider et d’agir.
Trop de liberté conduit au chaos, et le chaos ramène à la dictature.
L’expérience des autres pays, et pas seulement de la France, que le général de Gaulle fit passer, en 1958, d’une IVe République faible à la Ve, organisée autour d’un président élu au suffrage universel et doté de beaucoup de pouvoirs, montre qu’un pays a besoin d’un fédérateur.
Un homme (ou une femme) élu(e), respecté(e), doté(e) d’une forte personnalité, suscitant l’adhésion, rassembleur(se) et disposant des moyens de décider et d’agir.
Pour que cet homme ou cette femme n’abuse pas des pouvoirs qui lui sont conférés, il faut et il suffit que le pays dispose de contre-pouvoirs très solides.
Les exemples du Brésil, de la Turquie ou de l’Afrique du Sud, entre autres, montrent que même les très jeunes démocraties fonctionnent bien avec un chef fédérateur et des contre-pouvoirs.
La Constitution que les Tunisiens vont s’atteler à élaborer pour leur IIe République ne doit donc pas, à mon avis, exclure le régime présidentiel au prétexte qu’il a conduit le pays à la dictature.
Le régime parlementaire, auquel beaucoup pensent, est-il celui qui convient au tempérament tunisien ? J’en doute, et d’ailleurs, il ne fonctionne bien que dans les pays où il n’y a que deux ou trois partis, pas quinze ou trente.
L’urgence pour ce petit pays émergent est de se remettre au travail pour renouer avec la croissance, donner du travail à ses chômeurs, retrouver, dans le calme, les moyens de se développer à un taux annuel supérieur à 5 %.
Le régime à instaurer d’ici à un an doit impérativement le permettre. Dès le début de 2012, il faut, comme y a appelé le nouveau président, « siffler la fin de la récréation ».
C’est sur l’économie que les révolutions se fracassent, et c’est par le succès économique qu’elles se consolident, comme vient de nous le montrer le président brésilien sortant, Lula da Silva…
Chorégraphie politique ou simple clin d’œil de l’Histoire ? Au premier anniversaire de cet acte fondateur du Printemps arabe, et dans la capitale du pays où il est né, la Tunisie, nous avons vu se constituer le premier pouvoir démocratiquement élu engendré par l’élan révolutionnaire du printemps 2011.
L’enfantement a pris un an ; la naissance s’est faite avec aisance et dans la dignité.
Assumée avec distinction par un président constitutionnel, Fouad Mebazaa, et le Premier ministre qu’il a désigné, Béji Caïd Essebsi, la transition a cédé la place, de bonne grâce et mission accomplie, à un président élu (par la Constituante), Moncef Marzouki.
Le nouveau président a aussitôt confié la fonction de Premier ministre au secrétaire général du parti – la formation islamiste Ennahdha – auquel les électeurs ont donné le plus de suffrages, Hamadi Jebali.
Et l’Assemblée constituante, qui s’était donné des règles de fonctionnement et s’était dotée, en la personne de Mustapha Ben Jaafar, d’un président, s’est mise au travail.
Les discours prononcés lors de l’installation de ce pouvoir fraîchement élu ont été de bonne facture : empreints de sincérité et d’émotion, mais toujours sobres.
Commentant les propos tenus par le nouveau président lors de son investiture et les jours suivants, un Tunisien de la diaspora s’est départi de son habituelle circonspection pour me dire : « C’était assez impressionnant et j’ai été agréablement surpris. Fini l’ère des révolutions de palais, voici le temps, véritablement, de la révolution au Palais.
Moncef Marzouki a répondu sans détour à toutes les questions. Extrêmement détendu, faisant même de l’humour, il a appelé à une trêve politique et sociale de six mois dans l’intérêt supérieur du pays, promettant de démissionner si, dans six mois, les “contestataires” de tout bord estiment qu’il leur a menti ou les a trompés. Le tout à la fois avec éloquence et simplicité.
Un moment fort et peut-être sans précédent historique, car, à la différence des révolutionnaires d’hier en Amérique du Sud, en Asie ou en Afrique, ce président a un credo démocratique affirmé, confirmant que les décisions se prendraient de manière concertée entre les trois “alliés”, et que les partis de l’opposition seraient systématiquement consultés.
Malgré les difficultés et les craintes, les Tunisiens ont vraiment de quoi être fiers. Ce qu’ils sont en train de réaliser fera date. »
Pour la première fois depuis son indépendance, le 20 mars 1956, la Tunisie vit sans chef à sa tête. Jusqu’au 14 janvier 2011, elle avait été, pendant plus d’un demi-siècle, sous la férule successive de deux raïs autocrates qui ont concentré entre leurs mains tous les pouvoirs, ne résistant pas à la tentation d’aller jusqu’au bout de leur puissance.
J’ai bien connu l’un et l’autre. Ma dernière rencontre avec Zine el-Abidine Ben Ali remonte à la fin février 2005, soit six ans avant sa chute.
À l’issue de cette rencontre, dont j’avais décidé qu’elle serait la dernière, j’ai couché sur le papier, pour moi-même, quelques notes en style télégraphique. Je vous les livre pour ce qu’elles valent et sans y changer un mot :
« Tunisie 2005, dix-huit ans après le 7/11/1987 : le pays fonctionne ; l’économie va. Mais le pouvoir dans son intégralité est, à Carthage, entre les mains d’un homme (et de sa femme).
Entourés, épaulés, encerclés par leurs familles.
Par quelques amis de leur fortune et par des conseillers déclarés ou occultes.
Pas de contre-pouvoir ; pas d’évolution prévisible, sauf l’usure, le vieillissement, l’enrichissement excessif, l’impopularité grandissante et la base qui s’étroitise.
Sauf accident, sauf influence de l’extérieur,
De plus en plus nombreux sont ceux qui souhaitent le changement, pensent qu’ils y ont intérêt.
Il se confirme en tout cas que le destin de l’homme ressemble beaucoup à celui de Suharto, un autre général qui a écarté le père de la nation et n’a pas voulu quitter le pouvoir. »
C’était en 2005.
À l’aube de 2012, la Tunisie aborde une expérience politique inédite, des rivages inconnus de son peuple comme de sa classe politique.
Ils vont écrire ce nouveau chapitre animés par la détermination de ne plus jamais se donner à un raïs qui rassemblerait entre ses mains tous les leviers du pouvoir.
Les 10 millions de Tunisiens n’ont connu que l’autocratie et en ont souffert. On peut donc comprendre leur soif de liberté, leur aspiration à la démocratie.
Mais qu’ils sachent que celle-ci a ses « délices » mais aussi ses « poisons ». Et qu’ils se gardent surtout de passer d’un extrême – la concentration des pouvoirs entre les mains d’un homme et d’un petit groupe – à un autre : leur dilution entre celles d’hommes, de factions qui se chamaillent au lieu de décider et d’agir.
Trop de liberté conduit au chaos, et le chaos ramène à la dictature.
L’expérience des autres pays, et pas seulement de la France, que le général de Gaulle fit passer, en 1958, d’une IVe République faible à la Ve, organisée autour d’un président élu au suffrage universel et doté de beaucoup de pouvoirs, montre qu’un pays a besoin d’un fédérateur.
Un homme (ou une femme) élu(e), respecté(e), doté(e) d’une forte personnalité, suscitant l’adhésion, rassembleur(se) et disposant des moyens de décider et d’agir.
Pour que cet homme ou cette femme n’abuse pas des pouvoirs qui lui sont conférés, il faut et il suffit que le pays dispose de contre-pouvoirs très solides.
Les exemples du Brésil, de la Turquie ou de l’Afrique du Sud, entre autres, montrent que même les très jeunes démocraties fonctionnent bien avec un chef fédérateur et des contre-pouvoirs.
La Constitution que les Tunisiens vont s’atteler à élaborer pour leur IIe République ne doit donc pas, à mon avis, exclure le régime présidentiel au prétexte qu’il a conduit le pays à la dictature.
Le régime parlementaire, auquel beaucoup pensent, est-il celui qui convient au tempérament tunisien ? J’en doute, et d’ailleurs, il ne fonctionne bien que dans les pays où il n’y a que deux ou trois partis, pas quinze ou trente.
L’urgence pour ce petit pays émergent est de se remettre au travail pour renouer avec la croissance, donner du travail à ses chômeurs, retrouver, dans le calme, les moyens de se développer à un taux annuel supérieur à 5 %.
Le régime à instaurer d’ici à un an doit impérativement le permettre. Dès le début de 2012, il faut, comme y a appelé le nouveau président, « siffler la fin de la récréation ».
C’est sur l’économie que les révolutions se fracassent, et c’est par le succès économique qu’elles se consolident, comme vient de nous le montrer le président brésilien sortant, Lula da Silva…
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