Sous ce vocable, ils avaient mis l'ensemble des gens instruits, informés par la presse et qui, s'intéressant aux affaires de leurs pays (et du monde), forment « l'opinion publique ».
« La classe discutante » était en ce temps-là, dans chaque pays, une toute petite minorité. Mais les progrès de l'éducation, les révolutions des technologies de l'information, l'électrification et l'urbanisation ont conjugué leurs effets pour élargir considérablement les bases de « la classe discutante » : en 2012, c'est près de la moitié de la population qui en fait partie (un peu plus ou un peu moins, selon le niveau d'évolution du pays).
« La classe discutante » africaine ? Je l'évalue à 400 millions de personnes, pour un continent qui compte 1 milliard d'habitants. Et je n'oublierai pas d'ajouter à ces 400 millions une vingtaine de millions d'Africains de la diaspora.

La CAN et le football mis à part, les deux événements africains qui retiennent en ce moment l'attention de « la classe discutante » africaine - et suscitent en son sein un vif débat - ont eu lieu simultanément, dans l'est et l'ouest du continent.
Fin janvier, à Addis-Abeba, l'Union africaine (UA) a tenu pour la première fois son sommet biannuel dans son nouveau siège : un immeuble ultramoderne offert par la Chine, clés en main, meublé et équipé.
À Dakar, le 29 janvier, à moins d'un mois de l'élection présidentielle du 26 février, les cinq « sages » du Conseil constitutionnel sénégalais ont validé la candidature du président Abdoulaye Wade pour un troisième mandat et invalidé celle de Youssou Ndour.
Cette double décision a déclenché dans la capitale sénégalaise en particulier, mais hors du Sénégal également, des réactions d'incompréhension et d'hostilité qui ne sont pas apaisées à ce jour.
Je m'invite dans le débat provoqué par ces deux affaires, dans l'espoir d'en éclairer quelques-uns des aspects.
I - Le nouveau siège de l'UA
La rédaction de Jeune Afrique et son envoyée spéciale à Addis-Abeba, Anne Kappès-Grangé, ont traité de la non-réélection du président de la Commission de l'UA. Je me dispense donc de commenter l'événement.
En ce qui concerne le siège de l'Union offert par la Chine à l'Afrique, il est moderne et nécessaire à un meilleur fonctionnement de l'organisation. Merci donc à la Chine pour ce beau cadeau : on nous dit qu'il a été réalisé en trois ans, vaut 200 millions de dollars et que Pékin a même prévu de financer... la maintenance de l'immeuble pour les années à venir.

Les Africains sont-ils contents pour autant ? Non ! Et je pense me faire l'écho de nombre d'entre eux en énumérant, ci-dessous, les motifs de notre mécontentement.
1) La décision a dû être prise en 2006-2007. Par qui ? Les Africains ont-ils pris l'initiative de formuler une demande et, dans ce cas, qui est l'auteur de cette étrange démarche ? Ou bien les Chinois ont-ils eu d'eux-mêmes l'idée d'offrir ce cadeau et, dans ce cas, quel cénacle africain a pris la responsabilité de l'accepter sous cette forme ? Qui a été consulté ?
Pourquoi l'opinion africaine n'a-t-elle jamais été correctement informée ? Le Parlement panafricain lui-même l'a-t-il été ?
2) L'organisation continentale africaine a été créée il y a près d'un demi-siècle sous le nom d'Organisation de l'unité africaine (OUA). Tout au long de ces cinq décennies, l'idée de lui offrir un siège n'a jamais effleuré les « puissances blanches », qui, elles, avaient colonisé le continent et exploité ses richesses pendant la colonisation et même après. Il aura fallu attendre l'arrivée de la Chine pour que se dévoue une puissance extérieure au continent...
3) Le continent africain a un revenu annuel de 2 000 milliards de dollars, on le dit en renaissance, et il compte une vingtaine d'États riches de l'exportation de ressources minières très demandées. N'aurait-il pas été plus convenable et, en tout cas, plus digne de leur demander des contributions volontaires (de 10 à 20 millions de dollars chacun) pour l'édification de ce siège ?
On aurait pu alors organiser un concours parmi les architectes africains et les entreprises du continent pour le concevoir et l'édifier : il aurait été plus africain et moins chinois*.
Si on avait choisi cette option, on aurait pu, sans inconvénient, accepter que des pays non africains et des multinationales opérant en Afrique participent au financement : ils auraient ainsi complété l'effort des Africains, mais ne se seraient pas substitués à eux, comme a dû le faire la Chine.
Honte à ceux des dirigeants africains qui ont choisi la facilité et préféré une forme de mendicité, fût-elle internationale, à l'effort.

II - L'élection présidentielle sénégalaise
Comme tout le monde, j'ai été surpris par le Printemps arabe, dont les premiers bourgeons ont éclos en Tunisie il y a un an. Mais, d'emblée, j'avais perçu qu'il était arabo-africain et que l'incendie ne se résorberait pas avant d'atteindre Le Caire, à l'est, et Dakar, à l'ouest.
Au Maroc et, dans une moindre mesure, en Algérie, les régimes ont compris qu'il leur fallait se transformer pour éviter d'être changés. Ils ont commencé à le faire, mais ce n'est pas suffisant : espérons pour eux et pour la région qu'ils ne retomberont pas dans l'immobilisme.
Restait le Sénégal : au pouvoir depuis douze ans et bientôt âgé de 86 ans, son président, Abdoulaye Wade, refuse d'écouter ceux qui lui demandent de se résoudre à passer la main, qu'ils soient sénégalais ou amis du Sénégal.
Beaucoup doutent de l'indépendance du Conseil constitutionnel, qui vient de valider sa candidature et d'écarter celle de Youssou Ndour. En outre, ce Conseil a-t-il assez d'autorité pour que la classe politique finisse par s'incliner devant sa décision ?
Il faut l'espérer, car la démocratie sénégalaise, vieille de plus d'un demi-siècle, est en danger au moment même où la démocratie progresse ailleurs en Afrique.

On savait depuis des semaines que le Conseil constitutionnel pouvait valider la candidature de Wade : il l'a fait, et la prévision s'est donc réalisée.
Demander aujourd'hui que la décision du Conseil constitutionnel soit sans effet et sommer Wade de quitter la table ne me paraît pas être une démarche rationnelle.
Chercher à reporter le scrutin à trois semaines de son échéance fixée de longue date est une entreprise compliquée et dangereuse.
À ce stade tardif, la moins mauvaise solution n'est-elle pas d'aller à l'élection, d'exiger qu'elle soit transparente et de veiller à ce qu'elle le soit ?
On aviserait ensuite, sur la base du résultat.

* Les Africains qui ont étrenné le siège fin janvier ont remarqué que même la décoration était chinoise ; en utilisant le système de traduction simultanée conçu et installé par le donateur chinois, ils ont découvert que la langue numéro un était... le mandarin, devant l'anglais et le français. Le donateur a eu bien raison de penser qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même !