Le « Printemps arabe ». Je rappelle à nouveau qu'il est tout aussi bien africain, puisque les trois pays arabes qui en ont donné le départ - Tunisie, Égypte, Libye - sont également africains.
Ils sont les premiers et jusqu'ici (presque) les seuls à avoir « dégagé » leurs dictateurs respectifs.
C'est donc bien en Afrique que le « Printemps arabe » a pris son élan. Il n'a d'ailleurs pas encore achevé sa course, loin s'en faut.
Les régimes yéménite et syrien ont subi la vague de plein fouet, et les effets indirects du « Printemps arabe » se sont fait sentir ensuite jusqu'à Moscou et Dakar.
La liste n'est pas close, car la vague n'a pas encore achevé son tour du monde.

Dans les trois pays qui l'ont vu naître, le « Printemps arabe » est entré dans sa deuxième année. Mais, pour l'heure, dans aucun d'entre eux le changement révolutionnaire n'a tenu ses promesses, ni même commencé à les tenir.
Il n'y a pas lieu de s'en étonner ni de s'en inquiéter, car, à aucun moment, sur aucun continent, les résultats d'une révolution ne sont aussi rapides qu'on le voudrait : ils n'apparaissent jamais dans les mois ni même les premières années qui suivent « la rupture ».
Il faut donc donner du temps à ceux que le changement a installés au pouvoir, être vigilant et les juger sur ce qu'ils auront fait - ou évité - dans l'exercice de ce pouvoir qu'ils ont conquis (ou que d'autres ont conquis pour eux).
Pour ma part, je ne les jugerai que lorsqu'ils auront exercé leurs responsabilités pendant une année complète.
Mais s'il n'a pas encore tenu ses promesses dans les pays qu'il a débarrassés de la dictature, le « Printemps arabe » a déjà fait émerger un grand gagnant.
Et qui est... inattendu.
Les changements intervenus depuis un an au sein du monde arabo-musulman et ceux que le « Printemps arabe » va encore provoquer ont, en effet, pour principal bénéficiaire un pays qui n'est pas de la région, mais qui la domine depuis plus de soixante ans : les États-Unis d'Amérique.
Jugez-en.

Tout au long des dernières décennies du XXe siècle, les États-Unis avaient soutenu Hosni Moubarak (et, avant lui, Anouar el-Sadate), Zine el-Abidine Ben Ali (et, avant lui, Habib Bourguiba) ; ils ont récupéré Mouammar Kaddafi après l'avoir stigmatisé et ils ont « fait avec » les autres dictateurs arabes, dont, par ailleurs, leur allié israélien s'accommodait fort bien.
Mais ils n'avaient avec eux, pendant tout ce temps, ni les peuples arabes ni leurs intellectuels.
L'an dernier, grâce à Barack Obama, ils ont eu l'intelligence d'épouser le changement apporté par le « Printemps arabe ». Bien que surpris comme tout le monde, ils l'ont fait assez vite et assez bien : en tout cas plus rapidement et mieux que la France, le Royaume-Uni et le reste de l'Europe.
Ayant réussi cette reconversion acrobatique, ils se trouvent être aujourd'hui, sur toute la ligne, les grands gagnants de ce changement.
Ils y gagnent autant parce que, à l'opposé des Européens, et en particulier des Français, comme s'en est fait l'écho leur ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, les Américains ne nourrissent aucun préjugé à l'endroit des islamistes, dont l'attitude ne leur inspire aucun réflexe de « vigilance », ni, a fortiori, de sentiment de méfiance.

C'est un fait peu connu, mais entre les islamistes arabes et les États-Unis existe une relation très ancienne et fort étroite. Ils se sont fréquentés et appréciés au niveau universitaire comme sur le plan des « services », alors même que les islamistes étaient encore dans l'opposition. C'est que le conservatisme social et le libéralisme économique des Frères musulmans égyptiens et des islamistes maghrébins conviennent parfaitement à l'establishment américain.
Ce dernier voit donc d'un très bon oeil l'arrivée au pouvoir de ces vieilles connaissances : grâce à elles, les États-Unis n'ont plus comme points d'appui au Moyen-Orient et dans le monde arabe des dictateurs impopulaires et discrédités mais des formations politiques enracinées dans les sociétés de la région et portées au pouvoir par des scrutins pluralistes et transparents.
Au début de ce siècle, les États-Unis avaient déjà bien accueilli l'arrivée au pouvoir, par les urnes, de l'AKP turc, issu, lui aussi, de l'islamisme. Ils ont alors, du jour au lendemain, espacé leurs relations amicales avec les partis que l'AKP avait supplantés. Et n'ont par tardé ensuite à prendre leurs distances avec ces généraux turcs dont ils avaient toléré les coups d'État et qui étaient devenus, au fil des années, leurs partenaires privilégiés au sein de l'Otan.

Entre les États-Unis et les islamistes arabo-musulmans qui viennent - ou sont sur le point - d'accéder au pouvoir, il y a donc une alliance de fait et une conjonction d'intérêts.
Les uns et les autres y trouvent déjà leur compte. Mais l'avantage mutuel est beaucoup plus grand dès que l'on se tourne vers le proche avenir.

1) Grâce aux islamistes égyptiens, qui sont en train de s'installer au pouvoir, les États-Unis vont enfin trouver le moyen de faire évoluer les positions des islamistes du Hamas palestinien (qui contrôle Gaza) dans le sens qu'ils souhaitent : ils l'éloigneront du régime syrien, du Hezbollah libanais et de la République islamique d'Iran ; ils le rapprocheront du Fatah et en feront, ainsi, à terme, un interlocuteur acceptable par Israël.

2) Les islamistes du Maghreb et du Moyen-Orient - y compris bientôt ceux de Syrie - se trouvent êtres tous sunnites. Grâce à eux et avec eux, les États-Unis parachèveront demain l'isolement de l'Iran chiite et le couperont du Moyen-Orient, Turquie incluse.
Ils le feront refluer dans ses frontières en attendant de faire en sorte qu'il change lui aussi de régime...

Cette perspective peut paraître, pour le moment, comme de l'histoire-fiction.
C'est en réalité un projet politique en bonne et due forme, dont la mise en oeuvre a bel et bien commencé.
Lorsqu'il se réalisera - et s'il réussit -, le « Printemps arabe », qui avait commencé par être africain, se muera en « Printemps iranien ».
Les États-Unis sont donc bien - paradoxalement - les premiers bénéficiaires de la chute de ces dictatures arabes qu'ils ont soutenues à mort pensant qu'elles étaient nécessaires à leur emprise sur la région.
Pour passer du bon côté de la barrière, il leur aura suffi, grâce à l'intelligence tactique de leur président, de sauter, au bon moment alors qu'il s'ébranlait, dans le train du « Printemps arabe ».