L'éditorialiste a pour principale mission de hiérarchiser les événements d'abord, de les éclairer ensuite : certains font beaucoup de bruit, suscitent de fortes et immédiates réactions, mais n'ont aucun lendemain ; d'autres ne font guère réagir, mais sont porteurs d'immenses changements.
Lesquels ont une vraie importance ?
Au-delà des apparences et du moment, quelle est la signification réelle d'un événement et que devrait-on en attendre ?
En cette mi-mai 2012, j'en ai sélectionné trois que je vais tenter de « situer ».

1 En France, c'est l'alternance, au sens le plus fort du terme.
Ce 15 mai, François Hollande succède à Nicolas Sarkozy à la présidence de la République et, dans la foulée, la gauche va remplacer la droite au pouvoir.
L'événement est exceptionnel, car il ne se produit dans ce pays qu'une fois par génération et, en dépit des apparences, il est beaucoup plus important cette fois-ci qu'en 1981.
Il y a trente et un ans, François Mitterrand a écarté et remplacé Valéry Giscard d'Estaing ; il a accédé alors aux affaires à la tête d'une coalition socialo-communiste.
La résonance a été immense, parce que c'était une « première » et que l'événement était, d'une certaine manière, inattendu.
Mais la droite n'avait alors perdu que l'Élysée et la majorité à l'Assemblée nationale ; le Sénat et les régions étaient restés sous sa coupe, et ses chefs, Jacques Chirac, Valéry Giscard d'Estaing, Édouard Balladur, Charles Pasqua, Philippe Séguin et quelques autres, encore jeunes et actifs, avaient la capacité de reconquérir le pouvoir perdu.
Ce qu'ils ont commencé à faire dès 1986 et confirmé en 1993.

Il n'en est plus de même en 2012 : cette fois, la droite française est véritablement en perdition. Ayant déjà perdu les grandes villes, les régions et le Sénat, elle est en passe de perdre, en outre, la majorité à l'Assemblée nationale : lorsque ce sera réalisé dans un mois, le Parti socialiste sera partout, aura presque tous les pouvoirs.
Il y a plus grave encore pour la droite française : menacée dans son unité par une extrême droite rajeunie et agressive qui la talonne et la harcèle, elle n'a plus de chef reconnu et accepté.
Outre qu'ils se sont brouillés et mués en adversaires, Giscard, Chirac, Balladur et Pasqua sont victimes de l'âge (jusqu'à la sénilité pour Chirac), plombés par leur passé et par les affaires.
La défaite et le retrait de Sarkozy privent la droite française de son dernier chef : à partir de ce 15 mai, elle n'aura plus à sa tête que des sous-chefs minés par les rivalités et, pour certains d'entre eux, par les affaires.

Quid du Parti socialiste ? En 2012, il n'a pas un chef ayant l'autorité, l'envergure - et la rouerie - de François Mitterrand. Mais en ce 15 mai - date importante décidément ! -, il s'est donné en la personne de François Hollande un rassembleur auréolé du sacre que vient de lui conférer le suffrage universel.
Personne n'a vu arriver cet homme que tous ont constamment sous-estimé ! Parti très tôt et de fort loin, il joue dès son premier jour au palais de l'Élysée son destin et son autorité politique sur une chose et une seule : l'économie.
Soit il réussit avant la fin de 2014 - donc à la mi-mandat - à ramener la France sur le chemin de la croissance économique et à la mettre sur la pente du désendettement financier, et il sera irrésistible.?Tout comme l'était devenu Lula da Silva au Brésil.
Soit il n'y parvient pas, comme on peut le craindre, et ce sera très grave pour lui, pour la France et pour toute l'Europe occidentale.
Au sein du Parti socialiste, on verra alors beaucoup de ceux qui se sont inclinés devant lui sortir les couteaux...

2 En Syrie, l'insurrection a éclaté il y a plus de quatorze mois.
Mais le printemps ne vient toujours pas. Pourquoi ?
Les Syriens vivent depuis plus de quarante ans sous la férule d'une dictature oligarchique et minoritaire transmise de père en fils.
Machiavélien, le père avait peu à peu concentré entre ses mains tous les leviers du pouvoir ; le fils, lui, est inepte et n'est que le chef nominal de la République, tenu et manipulé par des membres de sa famille et des chefs des services de sécurité (qui sont parfois les mêmes).
Le régime a perdu depuis le début de l'insurrection la bataille de l'opinion publique à l'intérieur et, plus encore, à l'extérieur du pays. Mais il continue de tenir et, sauf coup d'État, assassinat ou imprévu, défiera encore longtemps ceux qui appellent à sa chute.
Pour deux raisons principales :
1) L'opposition est multiple et divisée ; elle n'a ni tête ni stratégie et n'a pas fait, depuis un an, un pas dans la bonne direction.
De ce fait, elle n'inspire pas assez confiance aux Syriens ni aux « amis de la Syrie ».
2) Parmi les Syriens, beaucoup craignent que les insurgés, s'ils parvenaient à renverser la dictature des Alaouites, ne se comportent à leur égard aussi mal ou plus mal encore qu'Assad et sa clique.
Et se disent : « Mieux vaut le dictateur que vous connaissez... »
Conclusion : tant que le régime syrien n'aura en face de lui que l'opposition actuelle, tant qu'il pourra financer le fonctionnement de l'État, s'approvisionner en armes (et en munitions), il se maintiendra et il réprimera.
Le printemps syrien ? Il n'est, hélas, pas en vue.

3 L'Union africaine est-elle encore en activité ?
Oui, bien sûr, même si on ne l'entend ni ne la voit, même si son financement est moins bien assuré depuis que la Libye n'est plus celle de Kaddafi.
En 2011, elle s'était montrée d'une prudence qui m'a paru excessive lorsqu'il s'est agi pour elle de gérer le Printemps arabe ainsi que les crises ivoirienne et libyenne.
Lorsqu'il lui a fallu, au début de cette année, réélire le président de sa Commission ou en élire un autre, elle s'est divisée.
Son unité n'a pas été reconstituée : depuis son dernier sommet, elle fonctionne avec un président de Commission en sursis, et cela se sent.
Du coup, ce sont les organisations régionales, SADC et surtout Cedeao, qui donnent de la voix quand éclate une crise (Mali, Guinée-Bissau) ou que se rappelle à notre bon souvenir un problème non résolu (Madagascar).
Est-ce moins bien ? Non, si j'en crois les acteurs et si l'on en juge par les résultats.
Il n'est pas bon, néanmoins, de s'habituer à une Union africaine en semi-léthargie. On risque de se demander à quoi elle sert et si elle est bien nécessaire.
À l'issue de son prochain sommet, prévu du 9 au 16 juillet dans la capitale du Malawi, nous aurons une réponse à cette importante question.