Je me proposais de consacrer cette chronique à une analyse de la situation du Mali, car je sais qu'elle vous inquiète, tout comme moi. Mais les remous suscités par un événement attendu m'obligent à vous parler d'abord de justice internationale.

Mercredi 30 mai : le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL), qui siège à La Haye, comme la Cour pénale internationale (CPI), condamne Charles Taylor à cinquante années de prison.

Même si on s'attendait à l'information et si la condamnation était prévisible, son effet est immense et pas seulement au Liberia, en Sierra Leone ou plus largement en Afrique.
L'ancien président du Liberia va faire appel de ce jugement prononcé à l'unanimité des juges, qui ont retenu contre lui des charges terrifiantes. « Il est responsable d'avoir aidé, encouragé et planifié certains des crimes les plus haineux de l'histoire de l'humanité », ont-ils statué.
En tant que président du Liberia, il aurait dû utiliser son pouvoir et son influence pour promouvoir la paix et la stabilité, mais il a fait le contraire, aggravant son cas. Âgé de 64 ans, il sait désormais, comme nous tous, qu'il passera le reste de sa vie en prison.
Il s'agit donc de justice internationale. À l'occasion de ce jugement prononcé par un de ses tribunaux spéciaux*, je vous parlerai surtout de la CPI, car elle est l'organe central le plus important de cette nouvelle forme de justice.
À partir du 16 juin, la CPI aura pour procureur une magistrate africaine (la Gambienne Fatou Bensouda). Et pourtant, elle n'a pas bonne presse en Afrique, plus particulièrement au sud du Sahara, où prévaut, encore, l'impression que devant ce « tribunal de Blancs » ne comparaissent jusqu'ici que des Noirs.
Et comme pour accréditer cette impression, fausse mais très répandue sur le continent africain, la presse mondiale souligne que Charles Taylor est le premier chef d'État condamné par la justice internationale depuis que, à Nuremberg, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un tribunal de pays vainqueurs a jugé les hauts dignitaires nazis, dont le président du IIIe Reich, Karl Dönitz.
Il est donc le seul depuis plus de soixante ans !

À Jeune Afrique, nous savons bien sûr que la CPI est lente, coûteuse, imparfaite. Nous n'ignorons pas non plus que, généralement, la justice internationale en est à ses premiers pas, et que, pour l'heure, elle balbutie.
Mais nous pensons qu'il s'agit là d'un immense progrès de l'humanité et sommes par conséquent très favorables à cette justice sous toutes ses formes.
Je demande à mes lecteurs d'avoir constamment à l'esprit :
- que les victimes de Charles Taylor et de ses affidés sont très nombreuses et toutes africaines, et que sa condamnation a été très bien accueillie au Liberia comme en Sierra Leone ;
- que le continent africain a connu dans la seconde moitié du XXe siècle beaucoup de dictateurs et de chefs de guerre particulièrement sanguinaires et que seuls certains d'entre eux sont entre les mains de la justice internationale.
Aux yeux des Africains, le spectacle de ces hommes noirs détenus et jugés par des Blancs ne peut pas être agréable. Mais celui de chefs nazis (ou japonais) jugés par des Américains, des Anglais et des Russes l'était-il pour les Allemands ou les Japonais de 1945 ? Non. Certainement pas.
Et quid de ceux de nos dictateurs qui ont échappé à la justice internationale ? Ont-ils été jugés en Afrique ? Leurs crimes ont-ils été sanctionnés ? Pas du tout : ils s'appellent Hissène Habré ou Haïlé Mariam Mengistu et coulent des jours heureux dans des exils africains et dorés.

Le Mali : nous savons tous que ce joyau de l'Afrique de l'Ouest, alors que nous le pensions ancré dans la démocratie, s'est fracturé à la fin mars et qu'il est depuis dans la tourmente.
Souvenez-vous, il était à quelques semaines seulement de son élection présidentielle lorsque coup sur coup :
- le nord du pays, aussi vaste que peu peuplé, a fait dissidence, ce qui a rendu l'élection incertaine ;
- une partie de l'armée a cédé à la tentation du coup d'État. Premier visé, le président Amadou Toumani Touré (ATT) a failli y laisser la vie ; il a dû abandonner le pouvoir avant de s'exiler au Sénégal peu de jours avant la fin de son second et dernier mandat.
Condamnés par la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) et par la communauté internationale, mais soutenus par une partie non négligeable de la population et de la classe politique maliennes, les militaires putschistes - dont on ne sait quelle partie des forces armées ils représentent ou entraînent - ont réussi jusqu'ici à se maintenir au centre du jeu.
L'Assemblée nationale a voté une loi les amnistiant, on tolère leurs exactions, et leur chef se considère comme l'interlocuteur privilégié de tous ceux qui tentent de sortir le pays de la zone de turbulences où il se trouve depuis près de cent jours.
Tandis que le Nord s'installe dans la sécession et va jusqu'à proclamer son indépendance, à Bamako, on tente de mettre en place une transition politique avec l'aide de la Cedeao et dans le respect de la Constitution. Elle devrait gouverner le pays pendant un an, récupérer d'une manière ou d'une autre sa partie Nord et organiser, en 2013, les élections présidentielle et législatives qui n'ont pas eu lieu en 2012.
Vaste programme, qui s'est vite révélé inaccessible : qui trop embrasse mal étreint !

Que faire pour sortir le Mali de l'impasse ?
Le réalisme commande de renoncer à l'idée utopique qu'un gouvernement de transition, nécessairement faible et dont la durée de vie est par définition limitée, aura la capacité de réunifier le pays, que ce soit par la force ou par la négociation et la persuasion.
Il faut donc rassembler les forces vives du pays autour de la nécessité de doter la République malienne, le plus vite possible, d'un président et d'un Parlement élus. Ils seront légitimes, même si l'élection n'a pas concerné le Nord, devenu provisoirement inaccessible.
Ces scrutins devraient se tenir dès octobre ou novembre prochains. Le gouvernement qui aura été constitué à l'issue de ces élections aura la charge pleine et entière du sud du pays et pour mission de négocier avec le Nord sa réintégration dans la République malienne.

D'ici là, les sécessionnistes du Nord auront constaté qu'ils n'ont aucune chance d'être reconnus et que leur petit pays enclavé n'est pas viable.
La perspective de se retrouver dans un Mali uni ou fédéral pourrait alors séduire une partie ou même la majorité d'entre eux...
À défaut et en dernier ressort, l'usage de la force apparaîtra légitime.
Et sera compris par l'Union africaine et la communauté internationale.

* Tribunal spécial pour le Rwanda (TPIR) ; Tribunal spécial pour l-ex-Yougoslavie (TPIY) ; Tribunal spécial cambodgien.