Il est temps, me semble-t-il, de sonner l'alarme.Le désormais fameux Printemps arabe a permis aux islamistes d'accéder au pouvoir en Tunisie, en Égypte, en Libye et même, par ricochet, au Maroc. S'ils ne l'ont pas déclenché, ils se sont engouffrés dans la brèche qu'il a ouverte et ont pris le pouvoir comme par héritage. Ils l'exercent dans ces quatre pays depuis plusieurs mois, plus ou moins complètement, avec des fortunes diverses et en tenant des discours sensiblement différents.

Les actes qu'ils posent et les décisions qu'ils prennent ne permettent pas encore à l'observateur le mieux disposé à leur endroit de déceler dans leurs pensées, leurs arrière-pensées ou leur démarche une cohérence stratégique.
Que veulent-ils au juste et que se proposent-ils de faire du pouvoir désormais entre leurs mains ? Se sont-ils ralliés sincèrement et sans possibilité de retour à la démocratie, à ses règles et contraintes ? Ou bien les utilisent-ils pour occuper le pouvoir et s'y maintenir ?
Ont-ils une politique économique ? Et si oui, laquelle ? Ils ne savent visiblement pas gérer les économies des pays dont ils ont hérité, mais sont-ils capables d'apprendre assez vite pour que ces pays, aujourd'hui en stagnation, voire en recul, renouent avec la croissance ?
Autant de questions qui sont pour le moment sans réponse...

Au fait, y a-t-il un ou plusieurs islamismes ? Un examen attentif de la situation actuelle du monde arabo-musulman révèle que, sous une forme ou une autre, l'islamisme est au pouvoir dans un nombre de pays qui va grandissant.
Il l'est dans les quatre pays cités ci-dessus, Tunisie, Égypte, Libye, Maroc, où il vient de le conquérir et s'emploie à s'y installer. Mais il était déjà au pouvoir dans une dizaine d'autres, dont la Turquie, l'Iran, la Malaisie, Gaza, le Qatar, l'Arabie saoudite, le Yémen, le Soudan.
Et il est en lutte active pour le conquérir, avec des chances sérieuses d'y parvenir, en Afghanistan, en Syrie, dans les émirats arabes satellites de l'Arabie saoudite et du Qatar.
Où classer la République islamique de Mauritanie et le tout aussi islamique Pakistan ? Que dire de la Somalie et du tout récent Azawad, au Nord-Mali, entré en sécession ? Comment évoluera l'Algérie ? Vers quel type de régime penchera l'Irak ? Le Kurdistan restera-t-il irakien ? Quel est l'avenir de la Jordanie ?
C'est là une nouvelle série de questions elles aussi sans réponses.
Elles couvrent cependant deux réalités qui me paraissent méconnues.

1) L'islamisme est en train de se répandre et de gagner une place de choix au sein du monde arabo-musulman : il accède au pouvoir dans des pays où il était persécuté et parfois banni ; il n'est pas loin de ce résultat dans beaucoup d'autres.
La vague islamiste succède ainsi au nassérisme et au baasisme, dont il convient de rappeler qu'ils ont connu quelques décennies de règne. Avant de refluer et de disparaître.
Est-ce le destin qui attend l'islamisme ?
2) En vérité, il y a autant d'islamismes que de pays où il se manifeste. Et, plus important encore, ils sont à des stades d'évolution différents, comme le montre l'histoire récente des islamistes tunisiens et égyptiens.
Les uns et les autres se faisaient, il y a quelques années encore, les apôtres de la violence et du terrorisme. Mais, constatant que cette stratégie n'était pas payante, la majorité d'entre eux a fini peu à peu par y renoncer.
Les uns et les autres, en Tunisie comme en Égypte, ont été plus intégristes qu'ils ne le sont aujourd'hui ou ne paraissent l'être.
L'islamisme turc a suivi le même itinéraire, a franchi les mêmes étapes. Il a connu l'expérience ratée et même erratique de Necmettin Erbakan avant que l'AKP ne se transforme, au début de ce siècle, en parti de gouvernement pour conduire la Turquie à plus de démocratie et à la magnifique renaissance politique et économique qu'elle connaît en ce moment.
Les islamistes tunisiens et égyptiens avaient-ils atteint, en 2010 et 2011, le degré d'évolution auquel était parvenu le Parti de la justice et du développement (l'AKP) turc de Recep Tayyip Erdogan et d'Abdullah Gül au début de ce siècle, lorsqu'il a accédé au pouvoir ?
Ils l'ont clamé urbi et orbi au moment où ils sont arrivés aux affaires et avaient besoin de rassurer.
Aujourd'hui encore, ils se réclament de cet AKP qui est, disent-ils, leur modèle. Et par les visites d'Erdogan en Égypte, en Tunisie et en Libye, celui-ci a semblé leur donner sa caution.
Les islamistes tunisiens, égyptiens, marocains et même libyens de 2012 ne sont certes pas ceux d'il y a dix ou quinze ans. Mais les progrès qu'ils ont accomplis se révèlent à l'expérience dramatiquement insuffisants.
Dans les quatre pays d'Afrique du Nord où ils viennent de conquérir le pouvoir, leurs performances sont si médiocres que ceux-là mêmes qui ont voté pour eux et accueilli avec espoir leur arrivée aux affaires commencent à déchanter.
Le capital de confiance qu'ils avaient mis des années à accumuler s'est amenuisé en quelques mois ; il tend même à disparaître.

Toutes classes confondues, on est mécontent dans les quatre pays de la manière dont on est gouverné et l'on constate que « ça va mal », qu'il n'y a guère d'espoir que la situation s'améliore à court ou moyen terme... Certains se prennent même à regretter, sans le dire ou en le murmurant, l'ère de la dictature. C'est dire si le désenchantement est immense...
Comment expliquer autrement le résultat étonnant du premier tour de l'élection présidentielle égyptienne ? Le dernier Premier ministre de Hosni Moubarak, celui-là même qui a réprimé, y recueille presque autant de voix que le candidat islamiste, et, à la veille du second tour, un nombre impressionnant de partisans de la révolution veulent le mettre au pouvoir pour « ramener la loi et l'ordre ».
Comment les Tunisiens pourraient-ils accepter plus longtemps que - ménagés par le pouvoir islamiste - des salafistes venus d'on ne sait où occupent le terrain par milliers, empêchant le pays de se remettre au travail, donnant de lui une image dans laquelle il ne se reconnaît pas ?

Les quatre pays où l'islamisme a pris le pouvoir grâce au Printemps arabe sont à cinq semaines du mois de ramadan, pendant lequel l'action gouvernementale est à son étiage, et à la veille d'affronter la torpeur des longs mois d'été.
Ce n'est donc qu'à partir de septembre ou d'octobre prochains que la vie politique reprendra ses droits. Il faut craindre pour leurs gouvernants islamistes qu'ils ne sentent alors qu'ils ont épuisé le crédit qu'on leur a fait et que « l'état de grâce » est derrière eux.