Les historiens l'ont déjà relevé : tout au long des siècles passés, dans (presque) toutes les guerres, les généraux ne sont pas ceux qui mettent leurs vies en danger. À de très rares exceptions près, ils ne meurent pas, ne risquent même pas d'être blessés ou d'être faits prisonniers.
Leurs quartiers généraux ne sont pas au front, ni même à proximité des terrains de combat. Ils sont très loin à l'arrière : à l'abri de tout danger et dotés au surplus de tous les conforts.
Cela leur permet d'avoir une vue d'ensemble en regardant des cartes parsemées de petits drapeaux et de déplacer des divisions de soldats encadrés d'officiers et de sous-officiers qui, eux, se font tuer, blesser ou capturer par l'ennemi...
Les commandants en chef et les généraux sortent presque tous de la guerre vivants et en bonne santé. En cas de victoire, ils sont de surcroît auréolés de gloire ; les plus chanceux accèdent à la dignité de maréchal.

Cela pour les militaires et, plus particulièrement, les généraux. Mais quid de leurs homologues civils, et plus précisément de ces autres « commandants en chef » que sont les présidents ou Premiers ministres, chefs des exécutifs des États ?
Jusqu'à il y a quelques années, eux aussi étaient prémunis contre (presque) tous les risques. Rien ou presque ne pouvait se produire qui soit susceptible d'affecter sérieusement leur condition ultraprotégée.
Eh bien, sachez-le : depuis le début de ce siècle, ce n'est plus du tout le cas ; le plus souvent, c'est l'inverse qui tend à se produire...
Désormais, tout se passe en effet comme si le métier de président ou de chef de gouvernement était devenu celui de tous les dangers.
À l'examen de la situation, vous allez être, comme je l'ai été, surpris par l'hécatombe qui a frappé cette catégorie sociale tout au long des dernières années.
Elle continue d'ailleurs de la décimer et semble même être devenue la norme sur tous les continents.

Sauf erreur ou omission, dans les dernières années, plus de cinquante chefs d'État ou de gouvernement ont perdu leur poste, la vie ou la liberté.
Dans un accident aérien
Lech Kaczynski (Pologne, 2010) À la suite d'un coup d'État (spécialité africaine, sauf exception)
Ange-Félix Patassé (Centrafrique, 2003) ; Kumba Yala (Guinée-Bissau, 2003) ; Raimundo Pereira (Guinée-Bissau, 2012) ; Maaouiya Ould Sid Ahmed Taya (Mauritanie, 2005) ; Sidi Ould Cheikh Abdallahi (Mauritanie, 2008) ; Thaksin Shinawatra (Thaïlande, 2006) ; Mamadou Tandja (Niger, 2010) ; Amadou Toumani Touré (Mali, 2012).
Par l'effet d'une révolution
Edouard Chevardnadze (Géorgie, 2003) ; Jean-Bertrand Aristide (Haïti, 2004) ; Leonid Koutchma (Ukraine, 2004) ; Askar Akaïev (Kirghizistan, 2005) ; Kourmanbek Bakiev (Kirghizistan, 2010) ; Zine el-Abidine Ben Ali (Tunisie, 2011) ; Hosni Moubarak (Égypte, 2011) ; Mouammar Kaddafi (Libye, 2011) ; Ali Abdallah Saleh (Yémen, 2012).
Après une guerre d'invasion
Saddam Hussein (Irak, 2003)
Sur décision de la justice internationale
Charles Taylor (Liberia, 2006) ; Laurent Gbagbo (Côte d'Ivoire, 2011).
Du fait de la crise économique
Tony Blair (Royaume-Uni, 2007) ; Gordon Brown (Royaume-Uni, 2010) ; Romano Prodi (Italie, 2008) ; Silvio Berlusconi (Italie, 2011) ; Bertie Ahern (Irlande, 2008) ; Brian Cowen (Irlande, 2011) ; Geir Haarde (Islande, 2009) ; Kostas Karamanlis (Grèce, 2009) ; Georges Papandréou (Grèce, 2011) ; José Sócrates (Portugal, 2011) ; Nicolas Sarkozy (France, 2012).
Pour d'autres raisons
Laurent-Désiré Kabila (RD Congo, 2001, assassiné) ; José María Aznar (Espagne, 2004, désavoué par l'opinion qu'il avait tenté de manipuler) ; Thabo Mbeki (Afrique du Sud, 2008, poussé à la démission par son parti) ; Marc Ravalomanana (Madagascar, 2009, contraint de céder le pouvoir à l'armée) ; João Bernardo Vieira (Guinée-Bissau, 2009, assassiné) ; Abdoulaye Wade (Sénégal, 2012, défait dans les urnes).

Il faut le reconnaître : ni vous ni moi, qui pensions que ce métier était difficile mais protégé, ne nous étions aperçus qu'il était devenu celui de tous les dangers.
Tout se passe comme si, au tournant de ce siècle, nous avions changé d'époque. Ce que nous vivons depuis près de dix ans est d'ailleurs si nouveau qu'il n'est, pour le moment, ni bien perçu ni a fortiori analysé. Pourquoi est-il désormais si risqué d'être chef d'État ou de gouvernement ? Pourquoi met-on en danger jusqu'à sa vie beaucoup plus qu'auparavant dès qu'on accède à ces fonctions ?
À ces questions, il n'y a pas encore de réponse assurée. La mienne, pour ce qu'elle vaut, est celle-ci :

1) La crise économique et financière qui s'est abattue, il y a cinq ans, sur les pays développés - régis par des démocraties - a emporté l'un après l'autre presque tous les présidents ou Premiers ministres en place.
On l'a assez dit, cette crise est la première de cette ampleur depuis 1929 ; elle s'est prolongée en se muant en crise de l'endettement excessif.
Sa dernière victime est Nicolas Sarkozy, « remercié » il y a un mois par les électeurs français : comme avant eux les Britanniques, les Grecs, les Portugais, les Espagnols, les Irlandais, etc., les Français ont tout simplement voulu changer de cavalier... dans l'espoir que le nouveau leur permettra de respirer.

2) N'ayant pas (encore) la possibilité d'écarter leurs présidents par le bulletin de vote, les pays qui ne sont pas (encore) des démocraties ont eu recours soit au traditionnel coup d'État, pas toujours justifié et libérateur, soit à un moyen plus noble et plus difficile : la révolution.
Depuis près de dix ans, il y a eu plus de révolutions que de coutume. On leur a donné des noms de fleurs : révolution des Roses ici, révolution des Tulipes là, celle du Jasmin ailleurs. On a parlé aussi de Révolution orange et de Printemps arabe.
Exotisme ? Tendance à l'utopie ? Un proche avenir nous fixera.
Qu'ils soient à la tête d'États démocratiques ou d'États qui ne le sont pas encore, présidents et Premiers ministres sont donc, depuis le début du siècle, sur des sièges éjectables.

Plusieurs facteurs ont conjugué leurs effets pour qu'il en soit ainsi.
La mondialisation a fait de notre planète un grand village ; le développement inouï des techniques de l'information nous a permis d'être instantanément en contact visuel avec le dernier coup d'État ou la moindre révolution. En outre, il a fait en sorte que, par mimétisme, ce qui a été tenté et a réussi aujourd'hui dans un pays se répète demain dans un autre, pas nécessairement sur le même continent.
Dernier facteur et non des moindres : la naissance d'une justice internationale. Ses premiers pas suscitent des interrogations et même des réactions de prévention. Mais, croyez-moi, elle fera demain partie de notre paysage, jouera un rôle qui nous apparaîtra à tous éminemment positif.
Dans dix ou vingt ans, on se demandera comment le monde a pu vivre si longtemps sans disposer de cet inégalable instrument de lutte contre les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité.