Il faut regarder du côté de l'Égypte, car ce pays s'est remis en mouvement après quelques mois d'immobilisme apparent.
La grande majorité des Égyptiens est pauvre : le revenu annuel moyen par habitant est de 2 400 dollars, deux fois moins que celui de la Tunisie, quatre fois moins que celui de la Turquie.
Mais avec plus de 80 millions d'habitants et une croissance démographique élevée - 2 millions d'Égyptiens de plus chaque année -, ce pays est déjà, et sera de plus en plus, un grand du monde arabe et du continent africain.
C'est un pays doté d'un État constitué, héritier d'une grande civilisation, fort d'une tradition politique bien établie, dont les élites intellectuelles et la presse sont d'un bon niveau.
L'Égypte est un pays emblématique du monde arabo-africain, et ce qui lui arrive retentit aussi bien sur le Moyen-Orient, dont Israël, que sur les deux Afrique, au nord et au sud du Sahara.
Il ne faut donc jamais perdre l'Égypte de vue, mais tout au contraire regarder de près ce qui s'y passe et tenter de discerner le chemin qu'elle va prendre.

C'est dans l'indifférence des Égyptiens que Hosni Moubarak s'en va pour de bon. Il aura accompli - depuis octobre 1981 ! - cinq mandats de six ans à la tête de son pays. Lui et sa femme Suzanne auraient voulu qu'il en entreprenne un sixième, avant de transmettre la présidence - en 2017 - à leur fils Gamal.
Son peuple, qu'on croyait soumis, s'est soulevé contre sa dictature, et l'armée, qui l'avait installé au pouvoir, s'est résolue à intervenir pour empêcher ce funeste dessein de se réaliser.
Tout au long des derniers mois, le monde entier a pu voir, non sans malaise, la triste fin d'un mauvais dictateur blanchi sous le harnais, et tout se passe, en ce mois de juin 2012, comme si l'ex-dictateur avait voulu quitter ce monde avant qu'on ne proclame, en Égypte, l'élection d'un autre président.
Il n'en reste pas moins, cependant, que l'Afrique est le dernier continent où l'on continue de pratiquer, sans vergogne, la « monarchie républicaine de papa », qui nous couvre de honte.
Au XXe siècle et jusqu'au début du XXIe, quelque dix présidents africains ont délibérément choisi d'être des présidents à vie ; certains sont morts au pouvoir après l'avoir exercé pendant trente ou même quarante ans ; d'autres ont été renversés ou bien ont mal fini leur sixième ou septième mandat.
Aujourd'hui encore, le mauvais exemple et la fin pathétique de Kaddafi et de Moubarak ne semblent pas faire réfléchir suffisamment les trois ou quatre présidents qui en sont à leur cinquième ou sixième mandat, et à vingt-cinq ans ou trente ans de règne. Ils ne veulent pas voir que nulle part, hors d'Afrique, ne subsiste cette volonté anachronique de se maintenir au pouvoir coûte que coûte.
Sauf à Cuba et en Corée du Nord, vestiges fossilisés de l'ère du communisme de type stalinien.
Mais revenons à l'Égypte pour tenter de savoir où elle va.

D'abord quelques réalités sous-jacentes non encore exposées par la presse :
1) Le général d'aviation Ahmed Chafiq, dernier Premier ministre de Moubarak, a obtenu un si grand nombre de voix parce qu'il incarne une volonté de retour à l'ordre, au travail et à la sécurité, la reprise en main d'un pays gagné par l'instabilité et où la crise économique frappe de plus en plus durement.
Il est soutenu, plus ou moins ouvertement, par la grande bourgeoisie, par l'armée, par la minorité copte et par une partie de la population, qui aspire à un retour de la loi et de l'ordre.
2) Les islamistes sont divisés et en perte de vitesse. Il suffit pour s'en convaincre de regarder l'évolution des chiffres électoraux entre les législatives et la présidentielle. Certes, leur candidat, Mohamed Morsi, aurait obtenu, au second tour, près de 1 million de voix de plus que le général Ahmed Chafiq, mais il n'est pas assez crédible et pourrait accentuer la marginalisation de l'Égypte.
3) Les révolutionnaires qui ont fait tomber le régime en 2011 pèsent beaucoup moins aujourd'hui et ne sont pas assez organisés.
4) Même si elle est « embourgeoisée », l'armée reste un centre de pouvoir important. Rien ne pourra se faire contre elle car c'est la seule grande institution du pays qui a des ressources stables et qui fonctionne.
5) Les pays du Golfe inondent les mouvements islamistes d'argent dans l'espoir de bloquer les idées novatrices et révolutionnaires du Printemps arabe, avec le dessein de transformer l'Égypte en théocratie pro-occidentale.

À la veille du second tour de l'élection présidentielle, les généraux égyptiens, qui exercent « à titre transitoire » le pouvoir depuis la chute de Moubarak il y a seize mois, ont pris trois décisions spectaculaires qu'il faut replacer dans leur contexte :
- ils ont rétabli de fait la loi martiale ;
- ils ont fait dissoudre par la Haute Cour constitutionnelle le Parlement fraîchement élu. Il est dominé par les islamistes, mais c'est la première Assemblée nationale démocratiquement élue depuis soixante ans ;
- ils ont élaboré et mis en oeuvre une Constitution provisoire qui leur donne de larges pouvoirs. Ces pouvoirs sont retirés au probable nouveau président, lui aussi démocratiquement élu : Mohamed Morsi, candidat des islamistes.
Ce faisant, les généraux n'ont fait que consolider - et maintenir entre leurs mains - un pouvoir qu'ils s'étaient bien gardés de lâcher.

À leurs concitoyens de toutes obédiences et au monde qui les observe, ils disent en substance ceci : d'aucune manière il ne s'agit d'un retour à la dictature ou d'une « restauration ». L'exigence de dignité du peuple sera respectée ; il a toute latitude pour s'exprimer. La critique demeure libre dans le cadre des lois, les principes démocratiques resteront à l'honneur et les droits de l'homme sont garantis.
Mais les services de sécurité sont de retour, et le système judiciaire exercera pleinement ses prérogatives.
La révolution ? Oui. Mais pas la chienlit. Le pays doit retrouver le calme et se remettre au travail.
Le président élu ? Le verdict des urnes sera honoré et le président, islamiste ou non, sera au volant mais « en double commande ».
Il faut faire confiance à l'armée : elle aura un pied sur l'accélérateur, un autre sur le frein, elle gardera la haute main sur les secteurs économiques dont on lui a confié la responsabilité et qui sont dirigés par des militaires.

Conclusion : si les militaires parviennent à faire accepter leurs vues par les Égyptiens et par la communauté internationale, l'Égypte ne sera plus celle de l'ère Moubarak (1981-2011) ni même celle de l'époque Nasser et Sadate (1952-1980) où un président militaire concentre entre ses mains tous les pouvoirs.
La « nouvelle » Égypte sera un État de quasi-démocratie qui tient un peu de la Chine et beaucoup de la Russie postcommuniste. L'armée y aura le même rôle, les mêmes pouvoirs et prérogatives que l'armée turque dans les années 1980.
Si tout va bien, dans dix ou vingt ans, une nouvelle génération d'islamistes, mieux formés, plus modernes, du type de l'actuel AKP turc, pourra faire faire à ce grand pays un pas de plus - décisif celui-ci - vers la démocratie.