De quels pays, de quels continents nous viendront, d'ici à la fin de l'année 2012, les plus grandes surprises ?
La semaine dernière, à cette même place, j'ai formulé l'interrogation et dit qu'elle était sans réponse. Continuons cette semaine l'examen des affaires en cours, appelées à rebondir dans l'année.

1) Présidents traduits en justice
Une tradition non écrite, jamais transgressée au XXe siècle, mettait les présidents de la République française à l'abri des juges et de leurs investigations.
Pour la durée de leur mandat, mais tout autant après qu'ils ont quitté le pouvoir et jusqu'à leur mort.
Résultat : entre 1946 et 2000, aucun président de la IVe ou de la Ve République n'a été poursuivi par la justice de son pays pour des motifs politiques ou parapolitiques.
Mais dès qu'ils l'ont pu, et non sans avoir bruyamment marqué leur impatience de n'y parvenir que tardivement, les juges se sont attaqués à Jacques Chirac (dernier président français du XXe siècle et premier du XXIe) : rien ni personne n'a pu les arrêter ni les empêcher de le condamner.
On dirait qu'une digue a été alors rompue, puisque ces mêmes juges, ou d'autres qui leur ressemblent comme des frères jumeaux, ont entrepris, dès le mois de juin dernier, sans perdre un seul jour, d'en faire autant avec son successeur, Nicolas Sarkozy.
Leur diligence, les perquisitions spectaculaires qu'ils ont effectuées le 3 juillet indiquent qu'ils ne lâcheront plus prise et finiront par faire subir le même sort à celui qui s'est pourtant dit « l'homme de la rupture ».
À ce concept politique, qui s'est d'ailleurs révélé fallacieux, les juges français opposent celui de « continuité ».
Leurs victimes, elles, parlent de « passion » ou même de « hargne ».
Quoi qu'il en soit, soyez-en assuré, à l'encontre de Nicolas Sarkozy est engagée une action judiciaire de très longue durée et qui sera fertile en rebondissements.

2) Les Européens eux aussi émigrent
Et depuis 2008, date à laquelle a éclaté la crise qui les frappe, leur émigration... est économique.
On l'a oublié, mais tout au long des trois siècles qui ont précédé leur industrialisation au XVIIIe siècle, les Européens ont pratiqué, à très forte dose, l'émigration économique. On peut même soutenir qu'ils l'ont inventée et infligée aux autres continents.
Pauvres et peu éduqués, ils étaient alors en forte croissance démographique, représentaient à l'époque 20 % à 25 % de l'humanité. Ils ont émigré par millions, déversé par vagues successives leur trop-plein sur les autres continents, peuplant en particulier l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud ; un peu plus tard, l'Afrique du Nord et l'Afrique du Sud ont reçu, à leur tour, leur lot d'émigrants européens.

Cette émigration économique que les Européens d'aujourd'hui critiquent et s'efforcent de contenir dès lors qu'au XXIe siècle ce sont eux qui la subissent, voilà qu'ils la pratiquent de nouveau - du moins ceux dont les pays sont en crise : l'arrosé est ainsi redevenu arroseur.
Mais les émigrants européens sont généralement éduqués et viennent de pays évolués. On les accueille donc plus facilement que l'Afghan, le Malien ou le Marocain.
Héritiers d'un peuple d'émigrants, 250 000 Irlandais ont déjà émigré au rythme de 100 000 personnes par an. Quant aux 10 millions de Portugais, ils se sont remis eux aussi à émigrer à un rythme qui frôle les 150 000 par an.
Leurs anciennes colonies africaines et le Brésil sont leurs principales destinations.
Les prochains sont les Italiens...

3) La République du Mali Il y a plus de cent jours qu'elle est embourbée dans la plus grave crise qu'elle ait connue depuis l'indépendance.
Le pays est scindé en deux depuis fin mars, sans président ni gouvernement digne de ce nom, sans armée.
Plus grave encore est la division qui s'est installée au sein de sa classe politique entre ceux qui veulent le retour à l'ordre constitutionnel et républicain et ceux qui se sont donné pour mission de le détruire et de le remplacer (sans dire - si tant est qu'ils le sachent - par quoi ils le remplaceraient...).
La transition mise en place s'est disloquée et les efforts de la Cedeao pour la remettre sur les rails n'ont pas encore abouti.
Une nouvelle tentative de cette même Cedeao est imminente avec, cette fois, des moyens militaires et diplomatiques plus élaborés, et l'aval, ainsi que le soutien, de l'ONU, qui a fini par... commencer à bouger.
Ce mois de juillet marquera ainsi le début d'un retour à l'ordre : il n'est que temps, car la reconstitution d'une République malienne rénovée ne peut plus attendre.
Mais, sachons-le, l'entreprise est des plus difficiles et, sauf miracle, elle sera de longue haleine.
Là, également, attendez-vous à maints rebondissements.

4) Leïla (et Zine el-Abidine) Ben Ali
Par l'entremise efficace de ses avocats, Leïla Ben Ali, épouse de l'ancien président tunisien, a pu, depuis son exil saoudien, par échanges électroniques, faire publier en France un livre de 200 pages intitulé Ma vérité.
Jeune Afrique a rendu compte de ce livre dans sa dernière livraison. Bien que subjectif, ce plaidoyer complète, par les informations qu'il donne et celles qu'il rectifie, notre perception des événements qui ont conduit à la chute d'un régime qui se croyait et qu'on pensait solidement installé.
Sa lecture suscite en moi des interrogations que je vous livre :
a) Pourquoi est-ce Leïla Ben Ali qui s'exprime et pas son mari ? Elle s'emploie à nous convaincre qu'elle n'a été que le témoin des événements qu'elle relate et dont son mari - alors président tout-puissant - était le protagoniste principal.
Mais en apparaissant ainsi au premier plan, elle accrédite l'idée qu'elle était omnipotente, régentant l'État tunisien au profit des siens, avec à ses côtés un « président » transformé en agent des intérêts de cette famille Trabelsi qui avait pris le pouvoir et en tirait les ficelles.

b) Pour assurer la promotion du livre, elle a donné, le 1er juillet, une interview au quotidien français Le Parisien, qui décrit ainsi une scène de l'entretien :
« Elle est apparue voilée, un brin maquillée, ses lunettes chaussées. Derrière elle, son mari, Zine el-Abidine Ben Ali, vêtu d'un polo blanc, a même fait une courte apparition afin de "faire taire les rumeurs de mauvaise santé". »
À la question : Comment va votre mari ?, elle donne cette réponse :
« Il a écrit un mot et m'a demandé de vous le lire [ce qu'elle fait] : "Je déplore qu'on ait oublié que, pendant vingt-trois ans, l'État, sous ma direction, a amélioré considérablement le niveau de vie de chacun et fait de la Tunisie un pays moderne que bien des nations amies citent en exemple. J'admets néanmoins qu'il restait encore des progrès à accomplir et des libertés à mettre en place. J'espère que mes compatriotes me rendront justice en se souvenant du chemin qu'ensemble nous avons parcouru. Je n'aspire, au crépuscule de mon existence, qu'à conserver l'honneur." »
Scène crépusculaire, selon le mot qui figure dans le texte dont on nous dit qu'il a été écrit par M. Ben Ali. En a-t-il pris l'initiative ou bien a-t-il fait ce qu'on lui a demandé de faire ? Est-ce testamentaire ? Si tel est le cas, c'est bien mince.
Triste spectacle en tout cas.

L'homme qui a gouverné la Tunisie pendant près d'un quart de siècle, dont on pensait qu'il était maître de lui-même et des événements, apparaît tel qu'il était devenu à partir de 2005, un homme manipulé, l'ombre de sa femme.
Se rend-il seulement compte que sa dernière phrase signe sa démission dans tous les sens du terme ?