C'est en août 2007 que la crise financière que nous vivons a éclaté. Elle a frappé en premier lieu et principalement « les pays développés » les plus évolués économiquement et politiquement. Dans un mois, elle entrera dans sa sixième année.
Il y a deux ans, pour la première fois dans l'Histoire, la contribution des pays émergents à la richesse mondiale a dépassé celle des pays développés.

Ces derniers, une petite cinquantaine sur les quelque deux cents pays que compte la planète, rassemblent un milliard d'êtres humains, soit le septième de la population mondiale.
Le revenu par habitant y est bien souvent très supérieur à 30 000 dollars par an (1).
À l'exception des États-Unis, de l'Allemagne et de deux ou trois autres pays beaucoup plus petits, où la croissance économique est revenue, les « développés » vont mal : leurs économies stagnent ou régressent depuis cinq ans et ils ne voient pas le bout du tunnel.
Le chômage s'y aggrave dangereusement : entre 2007 et 2009, il a plus que doublé aux États-Unis, passant de 4,7 % à 10 % de la population active, pour se situer aujourd'hui encore au-dessus de 8 %.?Au sein de la zone euro (17 pays), il était, à la mi-2012, au-dessus de 11 %, avec au total 18 millions de chômeurs. L'Organisation internationale du travail (OIT) craint qu'il ne s'alourdisse de 1 million de chômeurs par an dans les quatre prochaines années.
Pour les 34 pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la situation est presque aussi alarmante : 50 millions de chômeurs en tout, soit un taux qui frôle 8 % de la population active.

Le chômage est bien plus dramatique pour les 6 milliards d'êtres humains des pays émergents ou « en développement » : celles et ceux qui n'y trouvent pas d'emploi forment parfois la moitié de la population en âge de travailler. Et, en outre, eux sont peu - ou pas du tout - assistés, alors que les chômeurs d'Europe et d'Amérique le sont toujours et, dans certains cas, très généreusement.
Si, néanmoins, je traite aussi longuement de la crise qui frappe les pays à haut revenu et de ses répercussions sociales, c'est pour en venir au débat qu'elle a provoqué et qui s'envenime de mois en mois.
Dans ces pays, les formations politiques d'extrême droite gagnent en effet du terrain en prônant de plus en plus bruyamment des barrières de protection contre les immigrants et contre les produits importés des pays émergents. Dans les partis de droite et même au sein de la gauche, les thèses protectionnistes de fermeture des frontières, de lutte plus active contre les délocalisations et contre l'accueil des immigrés « qui prennent notre travail » font des progrès de plus en plus alarmants.
Il en découle que les esprits éclairés qui expliquent que la mondialisation est non seulement un phénomène irrésistible mais qu'elle est bénéfique pour tous ont de plus en plus de mal à se faire entendre.

Autant de raisons qui m'incitent à donner la parole, très longuement, à l'un d'entre eux dont vous verrez qu'il est particulièrement bien placé.
Opérateur économique de haut niveau, il sait de quoi il parle et le discours qu'il tient est inhabituel :
« Si nous voulons que les retraites des pays européens soient financées, il est dans notre intérêt que les pays émergents réussissent. Sans croissance, les déficits seront impossibles à financer.
On ne pourra redresser la courbe des taux d'intérêt, donc les rendements versés aux épargnants, sans vraie création de richesse. C'est en mettant de l'argent dans les poches des populations des pays émergents que l'on favorisera la croissance, les exportations et les investissements des pays développés.
Quand des millions d'Indonésiens sortent de la pauvreté, ils achètent des iPhone, des voitures, des vêtements, du vin... Cette croissance offre aux Euros-Américains des opportunités considérables.
L'histoire économique avance avec les gains de productivité. Non seulement il ne faut pas avoir peur des pays émergents mais il faut y investir. Et, encore une fois, ce processus de croissance est bon pour tout le monde, car il accroît la taille du gâteau mondial. Quand un pays de 245 millions d'habitants comme l'Indonésie décolle, tout le monde en profite.

C'est une erreur de raisonnement complète que de croire que le progrès économique des pays émergents va se faire au détriment des classes moyennes occidentales. Il faut arrêter de croire que la taille du gâteau ne bougera pas et que l'on doit se partager un stock fini.
Ce que l'Occident va perdre, c'est sûr, c'est le sentiment de domination. Mais ce n'est pas parce que l'on ne domine plus le monde que l'on n'est plus prospère.
Que voulons-nous ? Que le reste du monde reste dans la misère économique ?
Il faut investir massivement dans les pays à forte croissance. La puissance de la dynamique de croissance de ces pays est colossale. »

L'auteur de ces lignes, publiées dans le quotidien Les Échos, vit à Londres, d'où il dirige Prudential, groupe d'assurances britannique de taille mondiale (2), qui réalise 88 % de ses profits hors du Royaume-Uni, alors qu'il était, il y a quinze ans, exclusivement britannique.

Je crois utile de préciser que cet homme qui parle d'expérience s'appelle Tidjane Thiam. Formé aux frais de son pays, la Côte d'Ivoire, dans trois grandes écoles françaises (Polytechnique, Mines et Insead), il a dû s'exiler, il y a quinze ans, chassé par la crise politique qui sévissait alors dans ce fleuron de l'Afrique de l'Ouest.
Réfugié en Europe, pur produit du brain drain, il a trouvé au Royaume-Uni ce que la France, pays de ses études, ne lui a pas donné.
Cet Africain a gravi les échelons au sein de Prudential grâce à ses qualités personnelles et s'est propulsé en une décennie au sommet de « la City » de Londres.
Son langage est celui de cette mondialisation sans laquelle l'ascenseur social ne l'aurait pas conduit si haut et en si peu de temps.

(1) Au sein de l'Union européenne (UE), le revenu annuel moyen est de 30 000 dollars ; mais la France est à 42 000 dollars, contre 50 000 pour la Suède et près de 60 000 pour le Danemark. Celui des citoyens des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) est de 6 000 dollars, alors que les Africains ont un revenu annuel moyen voisin de 2 000 dollars.
(2) Dans le classement annuel des 500 plus grandes entreprises mondiales, Prudential est à la 55e place.