Chaque fois qu'ils évoquaient la Syrie et son régime, les plus hauts responsables occidentaux et arabes nous serinaient, depuis des mois, que les jours de Bachar al-Assad et de sa clique étaient comptés, que leur chute était proche, voire imminente.
Prenaient-ils leurs désirs pour la réalité ? Ou bien faisaient-ils « la guerre par d'autres moyens » ?

Quoi qu'il en soit, leurs affirmations étaient fausses ou à tout le moins prématurées : tant qu'il était pacifique, sans direction bien définie, désuni et sans stratégie, le soulèvement contre la dictature instaurée en 1970 et transmise de père en fils n'avait aucune chance d'ébranler un édifice fondé sur un appareil sécuritaire tentaculaire.
Seize mois après son déclenchement, le soulèvement avait fait plus de 12 000 morts parmi les insurgés, à un rythme qui allait crescendo et se comptait en centaines par semaine. Mais, à la mi-juillet, il n'en était encore qu'à « la fin du début ».
Protégé diplomatiquement par la Chine et la Russie, réarmé par ce dernier pays, disposant de l'aide financière iranienne, le régime faisait face, parlait avec une certaine arrogance de réduire à néant les « terroristes » et n'était nullement aux abois.

L'Histoire retiendra sans doute que, pour Bachar al-Assad et son régime, le 18 juillet a marqué un tournant : de la fin du début on en arrive au début de la fin.
Ce jour-là, en donnant la mort - chez eux, au centre même du pouvoir - à ceux qui, au sommet de la pyramide, ordonnaient et conduisaient les massacres en se tenant à l'abri de tout danger, les auteurs du soulèvement ont bouleversé la donne.
Il aura suffi qu'une bombe, peut-être actionnée par un kamikaze, explose au bon endroit - l'état-major de la lutte contre l'insurrection -, tuant le ministre de la Défense, le chef des renseignements ainsi que le tout-puissant beau-frère d'Assad, et blessant le ministre de l'Intérieur, pour que la peur change de camp. Et que l'impunité cesse d'être l'apanage des oppresseurs.
Sans parvenir encore à l'unité des rangs, les insurgés ont pris d'assaut la capitale, et le pouvoir n'est nulle part hors de leur portée.
Le changement de régime est désormais une certitude. Son tour va arriver, mais, sauf divine surprise, il n'est ni imminent ni même très proche.
Attendons-nous, cependant, à ce que la phase que ce malheureux pays va traverser soit bien plus sanglante que celle qu'il vient de vivre, car son régime se bat dos au mur et ne s'est pas ménagé de porte de sortie.

Les défections de fonctionnaires, de diplomates et de militaires sont de plus en plus nombreuses et affectent désormais les échelons les plus élevés. Elles sont encouragées, facilitées et financées par la CIA, les autres services occidentaux et des pays arabes.
On évalue le nombre de ceux qui ont déserté ou abandonné leurs fonctions à 20 000 cadres moyens ou supérieurs, civils ou militaires. Leur absence commence à se faire sentir et l'on prévoit que, d'ici à la fin de 2012, des rouages vitaux de l'État cesseront progressivement de fonctionner.
De manière plus générale, l'État et le régime ne disposeront bientôt plus ni des hommes ni des ressources financières nécessaires à un fonctionnement normal.
La plupart des observateurs estiment que la durée de vie du régime Assad n'excédera pas quelques mois, et l'on n'exclut pas un effondrement plus rapide car la situation du pays et son évolution échappent désormais à tout contrôle.
À ce stade, la principale inconnue est l'attitude de la Russie, dernier allié d'un régime dont la chute est devenue inéluctable : que vont décider Vladimir Poutine et son gouvernement ? Vont-ils maintenir ou retirer leur soutien à un régime qui, sans eux, s'effondrerait en peu de semaines ?
Ils ont commencé à l'ONU par réaffirmer ce soutien. Pour mieux négocier son retrait le moment venu.

La Russie dispose d'une base navale en Syrie et ce pays se fournit, depuis des décennies, en armes et en munitions russes.
Mais la marine russe peut se passer de sa base syrienne, et Damas paie mal - et pas toujours - les armes qu'il reçoit : sa dette atteint plusieurs milliards de dollars.
Il faut donc chercher ailleurs les raisons du soutien russe.
La coopération bilatérale date de plusieurs décennies : c'est d'ailleurs Hafez al-Assad, le père de l'actuel président, qui l'a amorcée. Il en résulte que plus de 30 000 Russes (des coopérants et leurs familles) travaillent et vivent en permanence en Syrie.

Un connaisseur de cette coopération russo-syrienne la décrit en ces termes :
« De tous les pays arabes, la Russie n'a pu garder comme allié et client fidèle que la Syrie. Si elle le perdait, elle se sentirait exclue, expulsée du Moyen-Orient.
Elle n'a pas digéré que la France et les Anglo-Saxons aient, l'an dernier, pris pied en Libye, dont les Russes se sentent coupés comme de l'Égypte.
Aux yeux d'un Vladimir Poutine, mieux vaut garder dans son orbite un régime syrien impopulaire que de le perdre.
Sa politique ? Empêcher le changement de régime voulu par l'Occident si cela est encore possible. Si elle ne peut l'empêcher, la Russie fera en sorte qu'il coûte le plus cher possible aux Occidentaux et qu'ils lui paient - au prix fort - la perte qu'elle encourt. »
C'est probablement ce que Vladimir Poutine a fait sentir à Barack Obama lorsqu'il a parlé de la Syrie avec lui au téléphone, cette semaine.

Mais les Russes ont, à mon avis, un plan B que Vladimir Poutine s'est efforcé de vendre à Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, qu'il a reçu à Moscou le 18 juillet : partenaires importants de la Syrie (dont la Turquie est voisine), concernées plus que tout autre par son avenir, la Russie et la Turquie ne sont-elles pas les mieux placées pour concevoir et mettre en place le régime qui succéderait, le moment venu, à celui d'Assad ?
Elles persuaderaient ce dernier de ne pas suivre le mauvais exemple donné par Kaddafi et de se retirer avant qu'il ne soit trop tard, lui offriraient, ainsi qu'aux siens, la porte de sortie et le refuge dont ils ont besoin.
Et veilleraient à ce que cette succession se fasse dans l'ordre, ne soit ni américano-israélienne ni islamiste, mais le reflet de cette mosaïque ethnico-religieuse qu'est la société syrienne.

Ce plan B a-t-il été formulé ? Est-il encore temps de le tenter ? Quelles chances auraient ses auteurs de le réussir ?
Nous le saurons dans les semaines qui viennent et c'est, en tout cas, d'ici à la fin de 2012 que se jouera le destin de la Syrie, dernier avatar du Printemps arabe.