Comme vous, je constate le fait sans lui trouver une explication satisfaisante : l'élection présidentielle américaine, qui ne devrait concerner que les citoyens des États-Unis, suscite, tous les quatre ans, un énorme intérêt dans la plupart des pays du monde.
Les médias audiovisuels et la presse écrite du monde entier commencent à relater ses principales péripéties dès les primaires des deux principaux partis qui se déroulent plusieurs mois avant le vote lui-même. À l'approche du scrutin, sentant que s'accroît la curiosité de leurs lecteurs et auditeurs, ils donnent à l'événement une place et une importance démesurées, dont aucun autre pays n'ose même rêver pour ses propres joutes électorales...

Nous sommes à trois semaines du mardi 6 novembre, jour où les Américains - moins de 50 % de ceux qui sont en âge de voter se donnent la peine de le faire - iront aux urnes pour élire leur président (1).
Cette année, ils ont le choix entre
- le démocrate Barack Obama, président en exercice depuis quatre ans. C'est le premier Africain-Américain à occuper la fonction et il aspire naturellement à être réélu pour un second et dernier mandat.
S'il n'était pas réélu ce serait une énorme régression.
- Et le républicain Mitt Romney, qui se bat, lui, pour s'installer dans le Bureau ovale de la Maison Blanche, à la place d'Obama et récupérer ainsi le poste pour son parti.
Jusqu'au début de ce mois d'octobre, les meilleurs connaisseurs de la scène américaine estimaient tous
o que grâce à sa campagne électorale, qu'on jugeait bonne, le président Obama avait de grandes chances de l'emporter, et ce en dépit de la mauvaise santé économique du pays, responsable d'un chômage qui baisse trop lentement et se situe encore juste au-dessous de 8 % de la population active,
o que son challengeur Mitt Romney faisait une mauvaise campagne, émaillée de gaffes, et qu'il ne pouvait gagner qu'en parvenant à imputer le mauvais état de l'économie à la gestion de son adversaire.
Jusqu'au début de ce mois, les sondages donnaient à Barack Obama une avance confortable et à son camp une grande sérénité.

Sur ce, intervient le premier débat télévisé entre les deux hommes. Il s'est tenu le 3 octobre, a attiré près de 70 millions de téléspectateurs et a été gagné haut la main par Mitt Romney ! Ce fait inattendu semble avoir changé ou même bouleversé la donne.
Est-ce une simple anicroche ou bien un tournant de la campagne dont les effets se feront sentir le jour du vote ? Pour le moment, nul ne le sait.
À la mi-octobre, la situation des deux candidats se trouve en tout cas inversée : Romney est offensif et a le vent en poupe, tandis qu'Obama voit ses positions menacées. À ce jour, il est encore sur la défensive, et dans les sondages son avance sur son concurrent a fondu comme neige au soleil...
Je crois pour ma part qu'il ne s'agit que d'un incident de parcours : Obama et son camp ont largement le temps et les moyens d'en effacer les effets.
Et que le 6 novembre prochain, en dépit de la crise économique dont leur pays n'est pas sorti et du taux de chômage élevé qui en découle, les Américains donneront à Barack Obama le second mandat qu'il sollicite.
Je ne vous cacherai pas que je le souhaite, car je pense qu'Obama, bien qu'il ait déçu sur beaucoup de plans ceux qui ont cru en lui, sera pour les États-Unis et pour le monde un meilleur président que ne peut l'être Romney.

Mais mon pronostic se fonde sur d'autres raisons, qui sont, elles, objectives et structurelles et que je vous soumets ci-dessous.
1) Aux États-Unis, les électeurs refusent rarement - tout à fait exceptionnellement - un second mandat au président qui le sollicite. Au cours du XXe siècle, ce cas de figure ne s'est produit que deux fois : en 1980 et en 1992, lorsqu'ils n'ont réélu ni le démocrate Jimmy Carter ni le républicain George H. Bush.

2) Lentement mais inexorablement, par les effets conjugués de l'immigration et de la croissance démographique interne, les États-Unis sont en train de devenir un autre peuple : le « pays blanc » constitué pour l'essentiel d'immigrés venus d'Europe, les fameux wasp2, se transforme peu à peu en « pays de couleur ». En 2011, les naissances d'enfants blancs ont représenté, pour la première fois de l'histoire de ce pays, moins de 50 % du total des naissances. Le phénomène s'est confirmé en 2012 et il est appelé à s'accentuer car le taux de fécondité des Africains-Américains et surtout des Hispaniques est nettement plus élevé que celui des Blancs.
Cela signifie qu'à moyen terme les Américains de race blanche, qui formaient la majorité de la population
- plus de 60 % encore aujourd'hui -, deviendront minoritaires ; d'ici deux décennies, l'Amérique non blanche
- Africains-Américains, Latinos et Asiatiques - sera de plus en plus majoritaire parmi les 350 à 400 millions de citoyens que comptera alors le pays.
Or, traditionnellement, ce sont les Blancs qui vont le plus aux urnes et votent républicain en majorité ; les autres votent démocrate à une plus grande majorité : 67 % à 70 % pour les Hispaniques et 88 % pour les Africains-Américains (jusqu'à 95 % pour Obama).

En 2008, Barack Obama a obtenu le vote d'une grande partie des Blancs, mais s'il a été élu c'est grâce à « l'autre Amérique », celle des non-Blancs et des minorités, y compris les Hispaniques et les Juifs, dont les deux tiers l'ont préféré à John McCain.
Des États comme le Nevada, le Colorado, le Nouveau Mexique ont voté et voteront Obama ; la Californie elle-même, l'État le plus peuplé de l'Union, connu jadis pour être celui de Richard Nixon et de Ronald Reagan, fief des républicains jusqu'en 1988, est passée aux démocrates depuis Bill Clinton en 1992 et votera Obama en novembre prochain.

De cette impressionnante évolution démographique, les analystes tirent deux conclusions de taille :
Déjà en cette année 2012, le républicain Mitt Romney et son coéquipier sont grandement désavantagés par leur inaptitude à attirer les votes des minorités de couleur, en particulier les Hispaniques (qui sont 52 millions) et les Africains-Américains (44 millions), soit au total le tiers de la population des États-Unis.
Le Parti républicain aura encore plus de mal dans le futur à gagner une élection présidentielle, car les Blancs qui votent pour lui en majorité seront, en proportion, de moins en moins nombreux.
Électoralement, ils pèsent moins en 2012 qu'en 2008 et pèseront de moins en moins tous les quatre ans...

1. Ainsi que les 435 membres de la Chambre des représentants et le tiers des 100 membres du Sénat.
2. White Anglo-Saxon Protestant (Anglo-Saxon blanc et protestant).