Vous le savez, bien sûr. Mais il me paraît nécessaire de le rappeler, de veiller à ce que ce ne soit jamais oublié : qu'ils soient au pouvoir ou dans l'opposition, lorsqu'ils s'adressent à nous via la presse écrite ou audiovisuelle, les hommes et femmes politiques disent rarement la vérité.
Ils « communiquent », délivrent un message, se font les avocats de leur action ou de leur cause, les procureurs de celles de leurs adversaires. Ils embellissent la vérité, la maquillent pour nous la faire acheter.
Mais ils peuvent aller plus loin : victime de leur action, la vérité succombe alors en chemin ou nous parvient travestie et méconnaissable.
Il nous appartient donc de tenter de démêler le vrai du faux, de parvenir au célèbre « ce que vous êtes parle si fort que je n'entends pas ce que vous dites... »
Avec vous, sur trois sujets d'actualité, je vais essayer d'aller au-delà des apparences, souvent trompeuses.

1) L'Union africaine
Lundi 15 octobre, nous avons assisté à un passage de témoin entre l'ancien président de sa Commission, Jean Ping, et Nkosazana Dlamini-Zuma, qui a été élue pour lui succéder.
Ils ont échangé, comme c'est normal et de circonstance, des paroles aimables.
Mais la vérité non dite est celle-ci :
L'Union africaine, qui a succédé en 2002 à l'Organisation de l'unité africaine, a fêté ses dix ans le 15 juillet dernier. Mais aucune évaluation sérieuse n'a été faite ni du chemin parcouru ni de celui qui reste à faire.
Avez-vous entendu dire qu'elle était en cours ? Les échecs - Côte d'Ivoire, Libye, Mali - ont-ils été analysés ?
Les décisions prises par l'Union depuis dix ans ont-elles été appliquées par les États membres ? On sait que la plupart d'entre elles sont restées lettre morte et que, comble du ridicule, les trois pays africains membres du Conseil de sécurité de l'ONU y votent sans tenir compte des décisions de l'Union (et sans que quiconque ose leur en faire l'observation).
Qu'a fait l'Union pour contribuer à l'amélioration de la santé des Africains ou pour favoriser le décollage économique du continent ? Rien, ou presque.
Moins en tout cas que la Fondation Bill et Melinda Gates, moins que la Chine, l'Inde et le Brésil...
Je note cependant avec espoir que la nouvelle présidente de la Commission, dont on vante à juste titre l'énergie et le panafricanisme, a promis de s'employer à redresser la situation : « En mai prochain, lorsque nous marquerons le 50e anniversaire de la fondation de l'OUA, nous devrons dire ce que nous nous proposons d'accomplir pour ce continent dans les cinquante prochaines années. »
Il faut aider le Dr Nkosazana Dlamini-Zuma et ses collègues à tenir leur promesse.

2) La France et l'Afrique
Pour participer au sommet de la Francophonie, le nouveau président de la République française, François Hollande, a effectué son premier voyage en Afrique. Il a prononcé deux discours bien pensés et bienvenus ; ses déclarations à la presse confirment un infléchissement positif de la politique africaine de la France, dont Jeune Afrique a rendu compte dans son dernier numéro.
Si les fruits tiennent la promesse des fleurs, nous assisterons à un aggiornamento de la relation entre l'ancienne puissance coloniale et un continent où, naguère, elle a été (trop) présente.
Mais François Hollande a-t-il pris en compte un fait considérable, mieux appréhendé en Afrique qu'en France ? Son pays a décroché de l'Afrique il y a vingt ans et n'a plus ni les hommes, ni les moyens, ni d'ailleurs la volonté d'y jouer un rôle de premier plan.
Les discours de François Hollande n'indiquent pas qu'il ait pris conscience de cette évolution et qu'il se soit donné les moyens d'un retour de la France en Afrique.

Un Premier ministre français de cohabitation, Édouard Balladur, a pris, en 1993, une décision stratégique dont il n'a pas mesuré la gravité : il a remis les clés de l'ex-Afrique française à la Banque mondiale, au FMI, à l'ONU, à qui pouvait « débarrasser » la France du « fardeau africain ».
Un deuxième Premier ministre de cohabitation, le socialiste Lionel Jospin, a confirmé, un peu plus tard, le désintérêt de la France : elle s'est détournée du Sud pour regarder vers le Nord.
Engagée en Europe, elle a retiré ses billes du continent africain. Ses banques et ses entreprises ont désinvesti, ses coopérants sont partis, et le savoir-faire africain de la France s'est peu à peu étiolé.

Il reviendra à la Chine de découvrir que ce continent abandonné par l'Europe et négligé par les États-Unis « valait le coup » et méritait en fait qu'on s'occupe de lui. Ses dirigeants ont décidé de le faire : les Chinois ont accouru en Afrique, se sont répandus sur l'ensemble du continent et se sont attelés à l'aider à se développer ; depuis deux ans, ils se sont même mis à l'industrialiser.
Leur « pari africain » a payé, au-delà même de ce qu'ils escomptaient.
L'Inde, le Brésil et depuis peu la Turquie ont suivi en tout cas leur exemple. Les États-Unis eux-mêmes viennent de manifester un regain d'intérêt.
Une décennie plus tard, la Banque mondiale annonce dans un rapport : « L'Afrique pourrait être au bord d'un décollage économique comparable à celui de la Chine il y a trente ans et de l'Inde il y a vingt ans. »
Ce rapport est-il optimiste ? La France regrette-t-elle d'avoir lâché la proie pour l'ombre ? Peut-être, mais je doute fort que François Hollande ne parvienne à redonner à la France un rôle africain qu'elle me paraît avoir définitivement perdu.

3) L'Afghanistan
On ne peut aborder le cas de ce malheureux pays et de ses quelque 30 millions d'habitants, presque tous musulmans et analphabètes, sans avoir le coeur serré.
L'espérance de vie y est de 49 ans et la quasi-totalité de sa population n'a connu que la guerre qui y sévit depuis trente-cinq ans.
Il a été envahi et occupé par l'URSS de 1979 à 1989, puis par les États-Unis (et une coalition de leurs alliés au sein de l'Otan), de 2001 à ce jour.
L'une après l'autre, ces deux puissances ont dépêché un corps expéditionnaire de plusieurs dizaines de milliers de soldats, ont enregistré des milliers de morts et de blessés, et dépensé des centaines de milliards en pure perte. Mais le pays a été ravagé.
L'une et l'autre ont soutenu par les armes et par des simulacres d'élection des politiciens qu'elles ont imposés à la population.
L'une et l'autre ont claironné urbi et orbi qu'elles étaient là pour le bonheur du peuple afghan. Les commandants en chef russes puis américains se sont succédé, chacun d'eux venant avec une stratégie aussi nouvelle que prometteuse pour partir sur un échec plus ou moins avoué.

Barack Obama, qui avait fait de l'Afghanistan sa guerre et a déversé dans le pays 47 000 soldats de plus, doit avouer le plus grave de ses échecs.
Se faisant l'écho de la majorité des Américains, le New York Times vient d'écrire la vérité : « Il est temps de rembarquer nos troupes et leur matériel le plus vite que le permet leur sécurité. S'il y a jamais eu la moindre chance de victoire, elle s'est évaporée. Notre situation est désespérée et nous n'avons plus d'autre choix que de partir
S'il y a une solution politique, les Afghans pourront peut-être la trouver et la mettre en place. Pas les étrangers. »

Pour les États-Unis, c'est un nouveau Vietnam.