Dix ans après le 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden, chef incontesté d'Al-Qaïda, a donc fini par être retrouvé par les Américains au Pakistan. Le 1er mai 2011, il y a donc dix-huit mois, sur ordre du président Obama, il a été tué et son corps jeté à la mer, sans autre forme de procès.
Nous avons pensé alors que, décapitée, l'organisation qu'il avait créée en 1988, et vouée à l'action violente, allait dépérir.
Sa direction centrale s'est en effet trouvée très affaiblie et a perdu ce qui lui restait de ses lignes de communication. Mais les filiales et « franchises » qui ont poussé dans son sillage comme des champignons (vénéneux) après la pluie ont continué, elles, à vivre leur vie, à agir chacune dans une région géographique donnée, qu'elles se sont d'ailleurs attribuées en les intégrant dans leur nom :
o Al-Qaïda au pays des deux fleuves (en Irak ou Mésopotamie)
o Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (Aqpa)
o Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi)

La cellule mère du cancer Al-Qaïda a pu être brûlée. Mais elle avait déjà métastasé en Mésopotamie et dans la péninsule Arabique.
Passant en Afrique, elle a ensuite pris racine en Somalie (les Shebab), où elle paraît être - enfin - sur le point de se résorber, et au Maghreb, où elle a végété des années durant.
Jusqu'à ce que la chute violente de la dictature libyenne, il y a un an, et le coup d'État qui a renversé le président du Mali Amadou Toumani Touré (ATT), en mars dernier, lui donnent l'occasion et les moyens militaires et financiers d'agir.
Elle est passée du Maghreb au Sahel, qu'elle a investi, et au Nord-Mali, où elle s'est installée au début de cette année comme en terrain conquis.
L'Union africaine, la Cedeao, l'ONU, la France et l'Europe, les États-Unis se sont dits concernés et disposés à aider le Mali à chasser les intrus afin qu'il recouvre son intégrité territoriale.
Par la négociation avec certains égarés pour les réintégrer au sein du Mali (avec de nouveaux droits ?) et par la guerre contre Aqmi et son avatar subsaharien (Mujao) pour les éliminer.

Si quelqu'un pense que la question peut être réglée au prix d'une négociation de quelques semaines ou mois et d'une expédition militaire menée tambour battant avec des troupes qui regagneraient leurs casernes (et leurs pays respectifs) après avoir chassé les intrus et libéré les villes du Nord-Mali, il se trompe lourdement.
L'affaire qui commence a deux volets qui s'entremêlent, se complètent et retentissent l'un sur l'autre : négociation et guerre. L'ensemble est une entreprise hasardeuse et coûteuse qui va durer plusieurs années.
Elle ne sera donc pas conduite à son terme par les hommes qui l'entreprennent aujourd'hui, et il reviendra sans doute à leurs successeurs de la conclure.
À ce stade, on ne peut qu'espérer que ce sera par la victoire sur ceux qu'on appelle, par commodité et simplification abusive, « les terroristes ». Et par un retour de la région à la paix et au travail.

Cela dit, nous Africains ou musulmans, devons nous interroger : pourquoi avons-nous nos terroristes depuis si longtemps et en aussi grand nombre ? Il nous faut nous interroger mais sans aller jusqu'à nourrir un complexe ou cultiver un sentiment de culpabilité car :
o Les Européens ont eu les leurs, qui ont sévi bien longtemps. Ils s'appelaient bande à Baader (Allemagne), Action directe (France), Brigate Rosse (Italie), IRA (Irlande), ETA (Espagne).
Ils les ont réprimés, massacrés, ou, à tout le moins, isolés dans des cellules de prison étanches où certains se sont suicidés. Mais ils ont en même temps tari leur recrutement en atténuant ou en faisant disparaître les inégalités et les injustices qui les avaient fait naître et prospérer.
o Les Sud-Américains ? Ils ont produit eux aussi leurs terroristes par centaines et subi leurs crimes pendant des décennies. Eux également ont fini par en venir à bout à la faveur du même processus : répression d'abord, transformation de leurs sociétés ensuite.
N'avons-nous pas assisté, il y a un peu plus de un an, en juillet 2011, à la plus spectaculaire des actions terroristes dans ce modèle de démocratie et de justice sociale qu'est la Norvège ?
Elle y a réagi avec calme et dignité ; sa démocratie a été consolidée par l'épreuve : le tueur de 77 personnes, Anders Behring Breivik, fanatique d'extrême droite, reconnu sain d'esprit par le tribunal, a été condamné à vingt et un ans de prison !

Les terroristes, il faut bien évidemment les affronter, les combattre et les éliminer, car ils ont renoncé au dialogue, cessé d'entendre raison. Mais il ne faut jamais oublier qu'ils ne sont que la variante extrême - et inacceptable, elle - des résistants.
On ne tue pas le terrorisme en s'attelant et en se contentant - à la manière de George W. Bush - d'éliminer au fur et à mesure qu'on les trouve ceux qui en viennent à le pratiquer : d'autres, tout aussi déterminés à mourir et à tuer, se lèveront pour les remplacer.
Ce n'est pas sans raison qu'en espagnol on les appelle « desperados ». Il faut redonner des raisons d'espérer à ceux qui les ont perdues.
Ces derniers soulèvent des problèmes réels et nous incitent, nous obligent même à nous poser toute une série de questions. En voici quelques-unes :
S'agissant du Mali, pourquoi Amadou Toumani Touré (ATT), le deuxième président de l'ère démocratique de ce pays, a-t-il laissé la corruption envahir son plus proche entourage et l'État s'affaiblir au point que le coup d'État néfaste qui l'a renversé apparaisse salutaire à tant de Maliens ?
Pourquoi ne nous sommes-nous pas aperçus de la dérive d'ATT et de son régime ? Pourquoi n'y avons-nous pas réagi avant les putschistes ?
S'agissant de l'islam d'aujourd'hui, comment expliquer qu'il y ait en son sein tant de salafistes et que ceux-ci trouvent, en parlant du social, tant d'oreilles attentives ? Les salafistes sont des gens qui se réfugient dans un passé lointain - douze à quinze siècles - supposé glorieux et juste par opposition à un présent qu'ils ressentent - pas toujours à tort - comme injuste et humiliant.
N'est-il pas trop facile de les montrer du doigt et de s'exonérer de toute responsabilité dans leurs frustrations ?
Questions parmi d'autres tout aussi troublantes.

Les terroristes, les putschistes et les salafistes posent de bonnes questions, leur donnent de mauvaises réponses et agissent en conséquence.
Il nous incombe de nous les poser sérieusement, et de chercher les bonnes réponses à leur apporter.