À propos du Mali, tout le monde, depuis plusieurs jours, parle de guerre. Si c'en est une, elle est bien singulière et le restera, car, vous le verrez, elle est d'une durée et d'une ampleur imprévisibles.
Il ne faut surtout pas l'assimiler - et la limiter - à la guerre contre ce néoterrorisme, qui semble avoir fait du Sahel africain son centre de rayonnement.

On la sentait venir, mais nous nous attendions à ne la voir s'engager qu'en février ou mars prochain. Elle a fait irruption plus tôt que prévu, dès le vendredi 11 janvier, avec des frappes aériennes françaises, relayées le mardi suivant, 15 janvier, par l'intervention de troupes terrestres, toujours françaises.
Les armées de la France sont accourues pour répondre à l'appel au secours des autorités maliennes (de transition). Il fallait de toute urgence et quel qu'en soit le prix « empêcher les terroristes, qui avaient conquis le Nord-Mali en mars dernier, d'en déborder pour occuper Sévaré, Mopti et menacer la capitale, Bamako ».
Cette guerre est déjà dans sa deuxième semaine et pourrait durer plusieurs mois, voire des années. Elle sera évolutive, connaîtra diverses étapes, prendra plusieurs formes. N'est-elle pas déjà sortie du Nord-Mali pour se transposer dans le Sud algérien ?
Restera-t-elle aussi populaire qu'elle semble l'être aujourd'hui ? J'en doute beaucoup.

En ce mois de janvier 2013, elle est abondamment traitée par la presse africaine et internationale et accapare états-majors et chancelleries. Des lieux et des personnages passent de l'ombre à la lumière ; le paysage politique de la région en est bouleversé.
Mais les événements se succèdent à une telle cadence, le flot des informations, parfois contradictoires, est si dense que la plupart d'entre nous s'y perdent.
Pour nous y retrouver, essayons de démêler le bon grain de l'ivraie.
La République du Mali a eu pour président pendant dix ans, de mai 2002 à mars 2012, le général Amadou Toumani Touré (ATT).
C'est paradoxalement pendant les deux mandats de ce militaire de formation, censé connaître l'armée et ses besoins, que le pays a perdu la sienne.
Le 22 mars 2012, un mois avant l'expiration de son second (et dernier) mandat, ATT a été renversé par des officiers. Les auteurs du coup d'État voulaient même le tuer et il n'a eu la vie sauve que de justesse.
Leur principal reproche était l'état déplorable de l'armée, laissée sans commandement ni équipement dignes de ce nom et, par voie de conséquence, les humiliations qu'elle a subies lors de la perte du nord du pays tombé aux mains des insurgés du MNLA et d'organisations terroristes inféodées à Al-Qaïda.
Près d'un an après le coup d'État, le Mali est toujours sans armée en état de se battre vraiment. Et, de surcroît, sans président élu ni gouvernement représentatif.

On a cru bon, mais à tort, de confier le sort du pays à des autorités de transition chargées d'une mission qui les dépasse : libérer le Nord par la négociation ou la guerre, organiser des élections présidentielle et législatives.
C'est ce pays et son pouvoir de transition qui ont lancé, le 10 janvier, un appel désespéré à la France et à la Cedeao : « Au secours, les terroristes arrivent ; nous sommes sans défense... et ils risquent d'occuper notre capitale... »
Dès le lendemain, la France et François Hollande, son président, ont envoyé leurs troupes « pré-positionnées », provoquant ainsi une accélération bienvenue de l'arrivée de contingents des pays de la Cedeao.
Il n'a pas échappé à l'excellent homme politique qu'est François Hollande que sa cote de confiance - il était descendu à près de 30 % d'opinions favorables - remonterait en flèche dès qu'il revêtirait l'habit de chef de guerre... Le voici, pour un temps, prémuni contre le risque d'impopularité.
Si vous ajoutez à cela la solide alliance personnelle qu'il est parvenu à nouer avec le président algérien Abdelaziz Bouteflika, vous trouvez, en effet, le François Hollande 2013 que nous avons commencé à voir.

Le 20 janvier est au Mali la fête de l'Armée, en commémoration de la date à laquelle, en 1961, le dernier soldat français a quitté le pays.
Commencée il y a dix jours, cette « guerre du Mali » nous donne, en ce 20 janvier 2013, le spectacle d'un pays fier et jaloux de son indépendance, mais qui, cruelle coïncidence, est occupé par une bonne dizaine d'armées étrangères - dont celle de l'ancien colonisateur.
Elles sont venues à la demande de ses actuels dirigeants pour accomplir, en lieu et place de son armée défaillante, la mission sacrée de défense de son territoire.
Il faut que ces armées de libération, qui seront très vite perçues par les Maliens comme autant d'armées d'occupation, atteignent rapidement les objectifs qui leur sont fixés - libérer le Nord d'abord, aider le Mali ensuite à se doter de forces armées reconstituées - et regagnent les pays qui leur ont confié cette mission.
C'est aux Maliens et à eux seuls, avec l'aide financière de l'Europe, avec le concours politique des Nations unies, de l'Union africaine, de la Cedeao et de la Francophonie, de résoudre l'épineuse question de la restauration du système démocratique, qu'ils ont perdu au cours du dernier mandat d'ATT et depuis le coup d'État de mars dernier.

Restera entier le problème posé à la région et au monde par l'installation à demeure, en plein Sahel africain, d'entités terroristes qui sont le dernier avatar d'Al-Qaïda. Il faut dissocier ce phénomène de la problématique malienne - et du sort politique des Touaregs.
Ces entités terroristes ont attiré et continuent d'attirer des centaines de jihadistes de tous les continents. Elles reçoivent, en outre, un soutien appuyé des salafistes, qui se meuvent à la lisière des islamistes et autres « frères musulmans », arrivés au pouvoir à la faveur des « printemps arabes ». Mais elles ont commis l'erreur stratégique de provoquer deux grandes puissances africaines, le Nigeria et l'Algérie, ainsi que la France, l'Europe et les États-Unis, de mettre en danger leurs ressortissants, de menacer leurs intérêts vitaux.
Ces grands pays ont l'expérience, les moyens et désormais la volonté de se protéger contre eux en les extirpant des refuges qu'ils ont trouvés dans ce grand désert africain.
La Sahara les protège mais, en même temps, en fait des cibles encerclées et vulnérables.
Contre eux a débuté, en ce mois de janvier 2013, une longue et coûteuse guerre d'usure, qui sera - qui est déjà - fertile en rebondissements. Mais qu'ils devraient finir par perdre.