Ce qu'on a appelé un peu vite « la guerre du Mali » continue de dominer l'actualité, de retenir l'attention des états-majors et des chancelleries, de la presse et de l'opinion, au-delà même du continent et de la région qui lui servent de théâtre.
Mais chaque jour qui passe nous révèle une face cachée de cette étrange équipée qui a les apparences d'une guerre mais qui n'en a pas les caractéristiques.
Elle n'a pas encore bouclé son premier mois qu'elle a déjà pris une forme radicalement différente.
Regardons de plus près pour voir ce qui se passe derrière le décor.

Les images de la télévision nous montrent le corps expéditionnaire français : des militaires détendus et souriants et des blindés rutilants qui avancent sans rencontrer aucune résistance, des avions qui sillonnent le ciel, des grappes de parachutistes qui en descendent comme à la manœuvre, des foules maliennes (clairsemées) qui agitent des drapeaux (français) et disent ce qu'on souhaite entendre.
Une armée bien préparée, bien équipée, à laquelle il ne manque pas un bouton de guêtre, en promenade militaire sur un territoire ennemi aimablement fourni, avec usage de balles réelles autorisé ou même recommandé.
Des bombardements aériens qui ne provoquent pas de riposte, mais pas de bataille terrestre : très peu de victimes du côté de ces armées en manœuvre, aucune perte matérielle.
Les officiers français parlent de « l'ennemi », dont on évalue les forces à 2 000 ou 3 000 combattants, qu'on nous dit « aguerris ». Mais il se dérobe partout et, en tout cas, on ne le voit nulle part. Tout juste a-t-on aperçu quelques-uns de ses véhicules détruits et calcinés.
L'avance est si rapide qu'en moins de trois semaines un immense territoire a été parcouru, et toutes les villes ont été reconquises et occupées sans coup férir par des troupes terrestres.
Ce n'est pas du cinéma, mais cela y ressemble. C'est, en tout cas, de la très bonne communication militaire et même guerrière : les journalistes sont tenus à distance, et ni en Irak ni en Afghanistan les Américains n'ont fait aussi bien.

En près de cinquante ans - depuis les guerres coloniales d'Indochine (1946-1954) et d'Algérie (1954-1962) et l'expédition paracoloniale de Suez (1956) -, la France est intervenue militairement plus de vingt fois hors de son territoire, la plupart du temps en Afrique. Avec des fortunes diverses, des résultats mitigés, voire mauvais pour certains d'entre eux.
Son expédition au Mali, elle, est en revanche approuvée politiquement par le monde entier, saluée par un grand nombre de pays sur tous les continents - et, en particulier, par la quasi-totalité des Africains, qui ne sont pas avares de félicitations. Elle est donc, de très loin et à ce jour, la plus réussie : un sans-faute.
Elle donne des militaires français - pour la première fois depuis un demi-siècle - une image de gagnants, de redresseurs de torts, de remparts contre les dérapages et autres règlements de comptes.
Depuis le 11 janvier, jour où a débuté cette belle opération, François Hollande et ses compatriotes ont engrangé les témoignages de reconnaissance à la pelle. Mais ils doivent, eux aussi, savoir gré aux autorités maliennes et à la Cedeao de les avoir appelés au secours.
Et aux islamistes jihadistes d'avoir rendu nécessaire leur entrée en scène et de leur avoir donné la possibilité de montrer l'étendue de leur immense savoir-faire politique et militaire.
Parce qu'il a su prendre - à temps - la décision d'intervenir, le président français a fait disparaître en quelques jours les interrogations sur ses qualités de chef et, depuis trois semaines, voit sa cote de popularité grimper aussi bien en France que dans le reste du monde.

Ayant réussi leur entrée et atteint en moins d'un mois les principaux objectifs qu'ils ont publiquement fixés à l'aventure politico-militaire dans laquelle ils se sont engagés, la France et son président doivent maintenant trouver la bonne porte de sortie.
De très bonne source, on me dit que François Hollande est bien décidé à éviter l'enlisement : l'ex-puissance coloniale va commencer à évacuer militairement le Mali dès que celui-ci aura recouvré, au cours de ce mois de février, son intégrité territoriale.
Il ne lui faudra que quelques semaines pour alléger considérablement son dispositif et passer le relais aux contingents militaires des pays de la Cedeao et à l'armée malienne, qu'elle aidera à se former.
Ensuite ? Elle dispensera ses conseils politiques pour que la République malienne résolve par la négociation le particularisme de sa partie nord et participera, par le biais de ses instructeurs - quelques centaines -, à la reconstitution d'une armée nationale malienne.

Le mois de février verra l'ONU décider de sa présence au Mali : les contingents de la Cedeao et des soldats français deviendront des « Casques bleus » des Nations unies.
De leur côté, les États-Unis ont signé avec le Niger, en janvier, un accord qui leur permet d'installer une base aérienne à Agadès.
On est donc en train de passer du vide créé par l'absence d'armée malienne au trop-plein.
Si tout se passe bien, le Mali tiendra dans l'année 2013 des élections présidentielle et législatives financées et supervisées par la communauté internationale. Elles lui permettront, s'il parvient au préalable à donner à sa partie nord qui aura renoncé à l'indépendance un statut politique tenant compte de son particularisme, de renouer avec son passé démocratique.

Restera alors à résoudre un immense problème qui dépasse le Mali et même l'Afrique dans son ensemble : celui de ce Sahel africain transformé au cours des dernières années en refuge d'un terrorisme islamiste transnational et en couloir de transit de divers trafics, dont le plus dangereux est celui de la drogue sud-américaine en route vers son marché européen.
Il s'agit là d'un problème qui devrait faire l'objet d'une concertation internationale et d'une action de longue haleine. Seront nécessairement impliqués : les États-Unis et les pays européens, premiers destinataires et principaux marchés de la drogue.
Les Africains, eux, sont victimes de leur géographie, qui fait de leur continent une voie de transit obligée de la drogue vers son lieu de consommation. Comme le Mexique, qui, en Amérique du Nord, est la porte d'accès au marché américain, ils sont condamnés à subir les effets indirects du trafic des drogues dures, devenues les fléaux du monde moderne.