J'ai l'impression que nous traversons une zone de sables mouvants : tout bouge, rien n'est cristallisé.
Des événements inattendus, comme la renonciation par le chef de l'Église catholique à ses fonctions ou l'essai nucléaire nord-coréen ; au Mali comme en Tunisie, une actualité si évolutive qu'elle en devient insaisissable.
Regardons d'aussi près que possible le film qui se déroule sous nos yeux et disséquons quelques-unes de ses séquences.

1) Le pape Benoît XVI a stupéfait les 1,2 milliard de catholiques - dont il est le chef - et le monde en annonçant, le 11 février, que son âge et son état de santé le conduisaient à renoncer à sa fonction (avec effet au 28 février 2013).
Un pape ne démissionne pas. En revanche, il peut renoncer à sa charge. Mais depuis cinq siècles, si quelques-uns des prédécesseurs de Benoît XVI ont pu y songer, aucun n'a franchi le pas. C'est donc un acte de rupture qui, n'en doutons pas, fera date et servira d'exemple.
« J'ai pris cette décision, a déclaré Benoît XVI, de mon plein gré, en toute liberté, dans l'intérêt de l'Église, après de longues prières et un examen de conscience devant Dieu. »
Cet homme âgé de 86 ans, souverain de l'État du Vatican, a voulu, ainsi, laisser la place à un successeur plus jeune, que l'exercice du pouvoir n'a pas usé et qui soit « capable de réagir sans réflexes datés ».
D'autres souverains, qui ont reçu, eux aussi, le pouvoir en viager, vont avoir à se demander s'ils ne devraient pas en faire autant - et aussi bien ! Et que peuvent encore arguer la dizaine de chefs d'État africains qui triturent les Constitutions qu'ils ont juré de respecter pour se faire octroyer autant de mandats qu'il faut pour mourir grabataires au pouvoir ?

Grâce au geste raisonné de Benoît XVI, l'Église catholique se donnera en mars un nouveau pape. Il sera plus jeune, élu à une majorité qualifiée (deux tiers des voix du collège des cardinaux). Et ce souverain aura la possibilité de renouveler le collège de ceux qui l'auront fait pape.
Le catholicisme aujourd'hui ? Selon les statistiques du Vatican, ils étaient 1,196 milliard de fidèles dans le monde en 2010, en augmentation de 15 millions par rapport à l'année précédente.
Sur ces 15 millions, 6 millions, soit 40 %, viennent d'Afrique, portant le nombre de catholiques africains à 186 millions, soit 18,3 % de la population du continent.
En Europe, le nombre des catholiques est en léger déclin ; ils constituent 39,9 % de la population totale.

2) Le Mali a du chemin à faire :
La « drôle de guerre » qui y a éclaté le 10 janvier est dans son deuxième mois, et l'on parle déjà à son sujet de guérilla.
Prendra-t-elle de l'ampleur ? Où en sera le pays dans six mois ? Quel sera alors le niveau de sécurité ou d'insécurité
. dans le nord du pays, qu'il faut pacifier après l'avoir reconquis,
. dans le Sud, où la paix et la sécurité doivent être restaurées et maintenues ?
Nul n'est assuré des bonnes réponses à ces questions.
Ce dont on est presque sûr, en revanche, c'est que les élections présidentielle et législatives espérées et annoncées pour juillet ne se tiendront, en réalité et au mieux, qu'en novembre prochain.
La campagne électorale qui les aura précédées et les scrutins eux-mêmes ne seront possibles et crédibles que si la République malienne a retrouvé, au Nord comme au Sud, des relations apaisées et sereines entre ses composantes sociales et politiques.

Il faudra pour cela que ses autorités de transition fassent montre de qualités que nous n'avons pas observées jusqu'ici. Il faudra, en outre, que les Nations unies se soient mises en branle plus vite qu'elles n'en ont l'habitude, que la France, la Cedeao et l'Union africaine, qui ont engagé leurs hommes, des moyens financiers et leur réputation, réussissent à nouer entre elles une parfaite coordination.
Et fassent un sans-faute.
On ne peut pas ne pas se dire qu'il est malheureusement peu probable que toutes ces conditions soient réunies.
On ne peut pas ne pas constater que ce pays est, pour l'heure, l'ombre de ce qu'il a été : ni ses forces armées, ni son personnel politique, ni sa société civile, ni son économie ne sont en état de bon fonctionnement.

3) La Tunisie ne change pas de pouvoir.
À l'intérieur du pays comme à l'extérieur, on constate
. une dérive qui a mené jusqu'à l'assassinat politique, phénomène que la Tunisie n'a guère connu depuis son indépendance, en 1956,
. un blocage politique entre le pouvoir et l'opposition,
. un immobilisme gouvernemental et un désaccord persistant entre les trois partis qui y sont (inégalement) représentés.
L'assassinat de Chokri Belaïd perpétré le 6 février a créé un choc dans le pays et à l'extérieur ; ses obsèques ont rassemblé et mobilisé les anti-islamistes : rejoints par les déçus de l'islamisme, ils forment désormais une majorité.

Le seul homme politique qui a été entendu parce que les propos qu'il a tenus ont été nets est le Premier ministre, Hamadi Jebali, qui se trouve être le secrétaire général du parti islamiste (Ennahdha). De ce qu'il a dit, j'ai retenu deux affirmations fortes :
. Ceux qui ont commis cet assassinat ne sont pas des amateurs. C'est tout un appareil qui est derrière avec une stratégie. Chokri Belaïd est la victime, mais la cible, ce n'est pas lui. La cible, c'est la Tunisie tout entière. Il faut s'attendre à des résultats très graves.
. Je ne serai jamais à l'origine d'une scission. Je ne partirai jamais avec un clan pour former un autre parti.Je reste le secrétaire général d'Ennahdha, je ne compte pas la quitter et, si je le fais, ce sera pour d'autres raisons. J'ai 62 ans, et il y a des moments où il faut savoir dire stop.
Je pense qu'il faut le croire, mais ce qu'il propose, s'il permet au pays de surmonter la crise, et au pouvoir en place de gagner du temps, ne résoudra pas les problèmes de la Tunisie. Tant s'en faut.

Ayant réussi à accéder au pouvoir, les islamistes tunisiens vont le garder. Sur la base d'un compromis qu'ils finiront par trouver entre leurs modérés et leurs rigoristes. Ni tout à fait unis ni complètement désunis, ces islamistes ont en commun le sentiment qu'il leur faut, coûte que coûte, conserver ce pouvoir qu'ils ont reçu... comme un cadeau divin.
Tant qu'ils n'auront en face d'eux qu'un assemblage disparate d'oppositions, et tant que leurs alliés qui leur servent de porte-voix et de caution continueront à les servir, ils prévaudront.
Mais la Tunisie, hélas pour elle, n'aura pas à sa tête le pouvoir capable de lui faire épouser le XXIe siècle.